Maintenant que j' ai pris du recul, j' en suis à me demander si je
n' ai absolument pas tout raté . Le coup de feu que j' ai entendu
provenant de la baraque ne fût pas divin, la femme qui récusait
venait de s' éprendre et le peuple s' amoncelait dans l' abrogation .
Le tout quoi ! Le début dans l' ascenseur, l' entracte dans la rue et
la deuxième partie dans le cinoche . Vraiment le coup de bol qu' on
n' a plus jamais envie de revoir dans sa vie ; et quitte à rester
planté au bord de la route, le slip complètement trempé par la pisse
qui n' a pas pu s' étendre ailleurs .
Quand je pense à cela, la terre semble mouvoir . C' est risible !
Pour moi ; tout semble concorder . Je m' apitoie même ! Je sais : ça
fait mal . Ça me travaille, mais je crois que rien ne peut y faire ;
la lost partie pour mon compte personnel . La love parade, la final
de la coupe du monde de football et la petite garce que j' ai failli
me faire l' autre jour . La branlette quoi ! J' ai tout raté et ça
recommence aujourd' hui .
La chambre est vide, éclairée par une minuscule loupiote qui fait
penser à mes premiers déboires dans les maisons closes de la rue
Pigalle . Sur les murs, de vieilles affiches sont placardées . Je
reconnais là - dedans quelques grandes pointures du cinéma . Beaucoup
de films américains y sont représentés . Sur ma droite, dans le coin,
Le quai des orfèvres résonne et me fait comprendre que ce cinoche ne
doit être destiné qu' aux films qui ont passé l' âge de la retraite .
En face de moi, une porte à l' étalage rouge marin me parait être
la plus suspecte . Je m' y avance et l' ouvre . Derrière, un gros
rideau cloisonne la lumière et le son du film projeté . Je referme
gentiment la porte derrière mes fesses et écarte délicatement ce
coton endurcit qui pue la fumée et l' ensevelissement . Dans le fond,
l' écran est animé par un film ricain des années cinquante . Le décor
est planté du côté de New - York, à Manhattan plus précisément . Une
femme, convulsive, aborde le trottoir en tentant d' appeler un taxi .
La musique résonne agréablement ; on peut nettement interpréter l'
ambiance qui y régnait alors : à NY .
J' écarte le lambeau et m' avance . Un rai de lumière filtre en
travers le noir profond de la salle . Le projecteur se situe à
environ deux mètres au - dessus de ma tête . La salle est assez
petite ; peut - être cent places, pas plus . Sa longueur doit gravir
les vingt - cinq mètres . En face de mes choux, je ne distingue qu'
une dizaine de têtes éparses . Elles sont toutes esseulées . Personne
n' est venu accompagné, en conclue - je .
Vu qu' une seule rangée de sièges m' affronte, je suis obligé de
longer la dernière jusqu' au mur adjacent de gauche . Arrivé là, je
prends le couloir, m' avance jusqu' au troisième rang en partant de
l' écran, puis me retourne sur le monde .
Dissipées, contrôlées et concentrées, toutes les têtes regardent le
film sans se soucier de ma présence . Pour le peu que je puisse les
apercevoir, il me semble que ce public n' est qu' un amas de
nostalgiques fiévreux . Des bons ! ... Et rien qu' à voir leurs
tignasses dépassées, j' en déduis aussi que tous ont largement passé
l' âge de jouer à pousse - cailloux dans un cinoche en compagnie d'
une petite jumelle acceptant volontiers de s' y prêter .
Afin de ne pas passer pour le blaireau de service, je m' assois au
premier siège et essaie de suivre le cours de l' histoire .
L' histoire déboule maintenant dans un grand appartement très
chic . Une mezzanine surplombe un grand salon vétuste . De grands
fauteuils en cuir s' étalent face à une véranda qui donne sur
Manhattan . La femme qui s' y trouve, dépose ses sacs à commissions
sur la table haute d' une cuisine américaine . Elle se mystifie d'
une allégresse tranquille . Bien habillée, son seul souci semble être
sa robe de soirée qu' elle sort de l' un de ses sacs et déplie .
Charmante, l' ambiance décline la propreté intacte d' un décor en
carton pâte . Les lavabos, que le réalisateur filme en avant - garde
de la femme, reluisent d' une propreté inégalée .
La femme porte sur elle le charme d' une Garbo durant ses périodes
fastes . Malgré le fait que le film soit en noir et blanc, on peut
distinguer la délicatesse de ses yeux . Ils brillent comme si le film
avait été tourné en couleur . La nappe noire qui cache ses sourcils,
s' étale presque jusqu' à sa longue chevelure brune .
La fixant toujours, je me remets à penser . Il est vrai que cette
histoire de coup de feu travaille mes neurones . Pourquoi donc, me
dis - je ! Un coup de feu que j' ai entendu dans l' ascenseur et une
femme criant à la désinvolture : l' énigme parfaite quoi . Mes grands
débuts ! ... Peut - être provenaient - il de mon maître en question ?
Non ; la perspective serait trop grosse . Mais peut - être quelque
chose d' autre ; une chose que j' ai loupé . Un attentat finalement .
Une balle pour le président, et basta ...
En toute inconscience, je reprends . La femme, d' une petite boite
chromée, tire une cigarette . Elle se l' allume, et se dirige sur un
téléphone posé sur une armoire basse en bois massif . Le réalisateur
change de vue . Et arrivée au combiné, elle prend le répondeur en
main et tape un numéro .
Pendant que la tonalité résonne, elle a le temps de tirer plusieurs
fois sur son mégot . Son regard commence à changer ; elle semble
vouloir simuler une allure crispée, un peu tendue et nerveuse .
La tonalité résonne plusieurs fois, et une voix d' homme répond .
- Allô Jeson !
- Oui, c' est moi .
- Ah ... et alors . Qu' est ce que tu me veux encore ?
La perspective donne maintenant sur le visage complet de la femme .
Une nappe de fumée filtre l' avant de son nez et de ses lèvres . C'
est fou, elle est tellement belle, qu' elle peut tirer n' importe
quelle grimace, elle arrive toujours à garder son charme fluet et ses
yeux clairs .
- Je pense à toi . Je pense tout le temps à toi, tu sais !
- Faut pas, répond - t - il !
Elle se pince un coup le coin de ses lèvres, et reprend .
- Viens chez moi ce soir, mon mari ne rentrera pas . Il est retenu à
Boston .
L' homme, indocile, laisse passer quelques secondes, et rapplique .
- Et s' il te faisait suivre, je deviendrai quoi moi ? Tu le connais,
il est capable de tout .
- Personne ne saura .
- Cette relation me fait peur tu sais .
La femme tire un coup sur sa cigarette, et revient .
- Je t' attends . Tu n' auras qu' à ouvrir sans sonner .
L' homme semble réfléchir . Quelques secondes passent, et il
reprend .
- Bon, ben j' arrive .
- A tout de suite alors !
Et elle raccroche ...
Le film continue . Je l' oublie un peu et me renfonce dans mes
pensées . En voyant Manhattan au loin, je pense à ces snippers . Que
de proies faciles pour eux ! La lunette, un tir croisé, et hop, plus
de président des Etats - Unis .
Du coup, cette histoire me rappelle la tragédie de Dallas . A voir
et comprendre le film d' Olivers Stone, Kennedy n' a pas eu la
moindre chance avec ces extrémistes . Dix balles provenants de trois
directions différentes, un pigeon qu' on abandonne, et le tour est
joué .
C' est même fascinant ; ils ont même réussi a laisser derrière eux
un mec un peu comme moi . Une tête de pins qu' ils ont fait attendre
dans une chambre vide, et qu' ils ont ensuite envoyé dans un cinoche
à moitié vide avec un flingue en main . Un vrai scénario digne d'
Agatha Christie ! Le vrai pauvre type ! Une figure de proue me
ressemblant . Le vrai animal qu' on laisse en pâture pour satisfaire
son sort .
Et en pensant à tout cela, mes membres commencent un peu à
trembler . Et pourquoi pas moi, m' invente - je ? ... Oui, pourquoi
pas mes fesses ? C' est vrai au fait . Je ne suis rien ; qu' un
pauvre type sans grands diplômes, sans amis et sans relations . Le
pigeon idéal quoi ! ... Je me situais dans l' immeuble d' où ils ont
tiré . Sans raison évidente . J' ai un flingue en poche, des gens m'
ont sûrement vu sortir de l' immeuble juste après le drame, et
maintenant, je regarde un film des années cinquante qui a débuté il y
a une demi - heure . Un véritable alibi en fin de compte !
Presque la gueule dans le cul, je me remets néanmoins au film .
Après quelques phases de son déboulé en bagnole, l' homme arrive vers
la porte . Il l' ouvre . Sa gueule est un peu ébouriffée . Il est
assez jeune ; la trentaine environ . Il porte un costard d' époque .
Une cravate autant noire que son paletot s' annexe à sa chemise
blanche .
Il entre à l' intérieur et referme la porte . Son regard voluptueux
s' atténue encore . Ne voyant pas sa belle dans les parages, il mime
la figure d' un homme surpris . Il enlève néanmoins son costard et va
le poser sur la table basse où se situe le téléphone .
Il prend ensuite en mains la boite à cigarette de la femme . Bonnes
simagrées, il la regarde comme si quelque chose ne jouait pas dans le
décor de la pièce, et s' optimise .
- Chérie ! Tu es là ?
Avant qu' il ne puisse dire quelque chose d' autre, d' une porte à
moitié ouverte au fond du salon, une voix retentit .
- Je suis là !
L' homme, reconnaissant la voix de la femme, ne fait pas mine,
repose le boîtier à sa place, et s' avance sur
elle .
La caméra n' a pas le temps de changer d' angle que l' homme arrive
vers la porte . Il l' ouvre, jette un petit regard discret à l'
intérieur, et s' avance .
C' est la chambre à coucher . Immense ! Un grand lit de trois
mètres sur trois enduit le centre . Il est recouvert d' une natte
intensément molletonnée . La robe qu' elle vient de s' offrir est
posée dessus . Sur ses côtés, une table capricieusement travaillée
revête tout l' attirail de beauté de la femme . Il s' approche de la
robe, la prend en main, et essaie de ressentir l' odeur de femmes
entre ses fibres .
- Tu viens, rapplique - t - elle encore !
L' homme se retourne sur la voix . La caméra change d' angle . Elle
provient d' une seconde porte basée dans le coin de la pièce . Elle
est aussi à moitié ouverte . En gardant toujours la robe entre ses
mains, il s' intervertit, change un peu son regard, et gentiment, s'
approche de la porte .
Là, le réalisateur change carrément d' angle . Il pose sa vue sur
l' autre pièce, face à la porte dite . Les carreaux abordant le
palier me fait comprendre que c' est la salle de bain . La porte s'
ouvre gentiment, et l' homme réapparaît .
- Tu sais ! C' est moi qui ai envie de te les payer tes robes .
L' homme parait maintenant bien moins dissipe qu' avant . La caméra
ne change toujours pas d' angle .
- Tu sais très bien que t' as pas les moyens .
La voix de la femme rebondit, mais l' angle reste .
- Et si mon business allait marcher .
- Dans combien de temps ? Cinq ans ? Dix ans ?
L' homme prend soudainement l' apparence d' un homme qui fait la
mue .
- Si ça se trouve, on va encore rentrer dans nos frais dès l' année
prochaine .
- Qui te le dit ?
Quelque peu dépossédé par les questions que la femme lui pose, il
ne lui répond pas, mais s' avance plutôt vers elle .
A partir de là, la caméra tourne et nous pouvons enfin voir la
femme . Elle est en train de prendre un bain rempli de mousse . Tel
un charme tranquille, elle a laissé ses cheveux se balancer sur le
rebord en granit . Le teint tapageur, de temps à autre, elle soulève
l' une de ses mains afin de faire mine de se nettoyer .
Entrecroisé par notre vision, l' homme s' approche d' elle et l'
embrasse tendrement . La câline ; elle se laisse faire . Le baiser
dure quelques secondes, et, blasé, l' homme recule ses lèvres de
cette méduse et s' avance .
- T' as peut être raison ! Qui te le dit !
Vu que le film n' arrive pas à éloigner mes préoccupations de mes
pensées, je l' oublie un peu et reviens sur moi .
Là, il me vient à l' idée que cette superstition pourrait, en
définitive, tout à fait être réel . La grande farce quoi ! Le réel
mélangé à l 'absolu . Le temporel . Le gag con, qu' on pense être
bien, mais qui, finalement, se résulte à une dérision totale .
Et plus j' y pense, plus je me dis qu' il serait tant pour moi de
me casser . J' ai vu JFK au cinoche, et la fin du pigeon n' était pas
très belle à voir . Il s' est, en fait, fait flingué comme une plaque
de beurre ; pour finir ensuite, cloué au sol sur une flaque de sang .
Le dégoût quoi ! L' homme tombant : comme moi . Le ratatiné de la
société . L' être à moitié stupide qui a servi à l' Armée, aux Impôts
et aux Pompiers, pour se faire ensuite descendre par des hommes qu'
un seul préjugé valait afin d' estimer que cet homme - là, ne servait
pas à grand chose .
Cette perspective commence à devenir même tripant pour moi . J' en
suis à me demander . L' homme que je croyais être insensible aux
choses, devient soudainement fécond . Le grotesque ! L' interverti !
Sans savoir pourquoi, et sans avoir même de préjugés, j' ai plus que
l' impression, maintenant, que des hommes, dehors, ont élaboré le
même scénario qu' il y a trente ans en arrière . Un labeur sans se
fatiguer en fait ! L' homme qu' on reçoit dans un bureau fictif, qu'
on fait attendre, et qu' on rattrape ensuite . La facilité quoi ! Le
pequenaud qui ne sert à rien à la société et qui ne prétend d' aucune
valeur morale . L' homme idéal ; en toutes connaissances de causes .
Presque désopilé, je me retourne . Personne n' a l' air de me
surveiller . Tous regardent la scène et tous sont concentrés à leurs
besognes . Derrière ; sur la porte, rien ne semble mouvoir, aucun
bruit d' apparat, et aucun retentissement probant .
Rassis, je me remets au film . Rien ne s'y passe ! Maintenant je
crois bien que tout me travaille . Le film ne sert plus à rien, mes
idéaux sont ailleurs . Bien que l' homme soit en train d' embrasser
la femme, je me retourne encore un coup . Toujours rien ! Comme c'
est affolant, maintenant, j' ai la nette impression que plusieurs
policiers en civils vont raboulés ici afin de me ramasser au
passage . La paranoïa quoi ! La ballade du puceau !
Dans ma gouverne, je regarde où se situe la sortie de secours . Un
entrebassement s' ouvre juste au - dessous de l' écran . Au - dessus,
je peux y lire " Sortie de secours ", écrit sur une petite pancarte
verte . A voir la louange, la sortie doit se situer à vingt mètres de
moi, pas plus .
Je me rasaisi . C' est ma dépendance ! Du coup, je repense à ma
vie . L' éphémère ! Une petite donzelle qui m' a surpris dès le
premier regard . Elle s' est trimballée ensuite en moi comme une
sangsue qui ne pouvait se détacher . Dans sa témérité, elle s' est
engouée, nouée à mes pieds . Rien ne pouvait y faire . J' allais
devenir son exclu ; sa tache ! Ses yeux, son regard, son corps,
tout : tout s' était transformé en moi . Je ne pouvais rien faire d'
autre que la regarder . L' épier . La surveiller . Elle était bien
trop belle pour mes fleurs, et je le savais pertinemment . Au fil des
années, sans s' en rendre compte, elle était devenue mon désarroi,
mon déshonneur . Aucun appui ne me supportait ; que des filles
faciles ; que des êtres sans gravité . A chaque fois que sa personne
se pointait à un bar quand j' y étais, s' était l' embarra, la
disproportion . Et la femme le savait ! Elle ne s' en moquait pas,
mais ses yeux se lisaient . Me trouvait - elle beau ? Seul le
préjudice pouvait le savoir . Dans son esprit, je pense que ma honte
la ramifiait . Elle le voulait aussi, je pense . Une rencontre
proscrite lui aurait fait du bien . Mais elle n' était pas de mon
monde . Ma gueule de pins la courtisait, mais d' autres, bien plus
charmant que moi, la dominaient . Il est vrai qu' un pauvre type tel
que ma poire ne pouvait en aucun cas déjouer sa destinée . D'
ailleurs, cette substance aurait été même délirante de nous voir
ensemble . La honte pour elle ! Le décor absolu entre elle, sa voie,
son honneur, et moi, l' homme que seul le précipice n' est préjugé de
satisfaire ma cause .
Le film continue, mais je ne le regarde plus . Cette histoire me
travaille trop . Je suis replié, enfoncé dans mon siège tel un homme
attendant la sentence . La porte va tantôt s' ouvrir, des hommes vont
rentrer et ils vont m' embarquer . Que c' est facile ! J' aurais été
beau et riche, et rien de tout cela ne se serait passé .
Pour me satisfaire, je me relève un peu . Je regarde derrière :
toujours personne ! Qu' est ce qu' ils attendent, m' enfièvre - je !
C' est l' heure ! Je suis pressé . C' est à moi qu' on cause ou
quoi ! Non d' une pipe, ça me travaille trop et ça m' empêche de
vivre .
Le délire quoi ! Mes membres commencent à s' agiter . Ils tremblent
comme une feuille morte accrochée à son arbre . Je m' offusque, m'
apitoie . C' est l' enfer au sous - sol ! J' en viens même à avoir
peur maintenant . Chose que je ne connaissais pas !
Je reste encore quelques secondes comme cela ; assis, et,
subitement, comprenant qu' il faut absolument que j' agisse, car
quelque chose d 'horrible va sûrement se produire à mon encontre, je
me lève et m' escorte d' un bon sens et d' un courage que seul ma
doctrine peut concevoir .
A nouveau debout, sans vraiment comprendre, je regarde si beaucoup
de têtes se sont retournées sur moi . J' en compte quelques unes . Je
les sens ballotter entre moi et le film . Mon allure doit présenter
mieux que les acteurs, me dis - je !
C' est le trip ! C' est même grisant ! Je me suis levé, maintenant
je suis debout, et je ne sais toujours pas si l' homme m' attend
toujours, ou si c' est moi qui perds les pédales . Néanmoins, afin de
ne pas rester au chemin et de ne pas trop passer pour le con de
service, je me retourne et m' avance contre l' avant de la scène . Un
noir brimé s' accorde à ma vue . Le sol est en bois, ce qui ne me
facilite pas la chose du fait que quelques légers craquements
retentissent . J' arrive au coin des premiers sièges, les contourne
et m' avance face à l' écran .
Là, je me dis que, finalement, ma chose a bien fait les choses .
Elle m' a soulevé et m' a ordonné de m' enfuir . L' idée n' est pas
trop mauvaise en définitive . Le pléonasme que je n' attendais pas .
Ça me ranime finalement !
Les gens, maintenant, vu que je gâche un peu leurs vision, doivent
me regarder . Je dis " doivent ", parce que moi, détourné, je préfère
garder la miènne en face de ma tronche . Que je brime ! Ça me
rappelle les cache - cache de mon enfance . Devant, l' espace est
dénoué par un escalier qui s' enfonce contre le bas . Au fond, j'
aperçois une légère lueur . Je m' en approche, et, sans même me
retourner une nouvelle fois, je commence à descendre .
Les escaliers sont en briques blanches . Une douzaine de marches .
Au bout, un couloir se prolonge, face à une lampe que je voie
maintenant nettement mieux .
Je les descends et arrive face à une longue cavité qui semble n' en
plus en finir . Sur ses côtés, deux portes la juxtaposent . Je m' en
approche, et pour ainsi dire, m' approche aussi de la lampe . Arrivé
à leurs pas, leurs feux doux me font comprendre que se sont des
portes de toilettes . Ça me rassure ! Les gens qui m' ont vu
descendre pensent que je suis allé aux chiottes . La résurrection
quoi ! L' homme que je prétends être, a été en poser une ; pas
mauvaise la perspective !
Vu que le couloir se prolonge, je n' hésite pas et continue à le
suivre . Tacheté, sur mes côtés, les murs craignent l' asphyxie . La
peinture est ouverte et cassée de toutes parts . Un vert mulâtre qui
perd son essor !
Je fais une bonne dizaine de pas . Au fond, dans ce noir qui
revient gentiment, une sorte de porte en fer commence à apparaître .
Pour ne pas craindre, je ne me retourne surtout pas, mais préfère
plutôt rester résolu à cet apitoiement qui m' a donné ma foi .
Dans cet éclair de brouillard, l' odeur semble dispos . Je me
raffermis . Toujours sans préjugé, je m' avance encore . La porte s'
agrandit à ma venue . Et, comme si de rien n' était, j' arrive à
elle .
Là, je remarque que c' est une sortie de secours . Un long manchon
en plastique repose sur toute sa longueur . C' est une béquille !
Elle est placardée de la sorte afin que les usagers puissent presser
dessus plus facilement . Son contenu m' intrigue : sur l' un de ses
côtés, un trou a été percé et un fil en plastique passe à l'
intérieur . Je suis le fil, il est enroulé à une boucle en ferraille
grippée dans le mur, et une boule en plomb retient les deux bouts du
fil .
Tout en gardant mon émoi en moi, je n' attends pas, et avec force
et douceur, j' ouvre gentiment la porte . Un craquement se fait
entendre . Un bruissement ! Un murmure ! Le plomb se détache et la
porte s' ouvre sans entrave . Je m' efforce de la garder en moi . Un
vent douteux apparaît . Il provient d' une petite rue que je commence
à apercevoir . Bien distant, voyant que tout roule comme sur des
roulettes, je sors calmement . Fructueux, dès ma forme sortie de là,
je mâte les environs . La petite ruelle est complètement vide . Au
fond, je peux apercevoir une avenue ou une plus grosse rue . Elle est
assez distante . A m' en apercevoir aussi, je remarque que l' endroit
où je me situe, se prédomine à servir d' arrière cour ; de cour d'
accès aux boutiques et de débarras .
Conscient de ma science, je referme ensuite cette porte en acier
endurcit . Elle claque un peu à l' encontre du mur . Un son sourd
retentit ; comme une enclave . C' est pitre je sais, mais dès que
celle - ci semble au plus profond d' elle même, je respire un bon
coup . Un souffle distinct, qui peut - être, vient de me sauver la
vie !