Chapitre 4
Le lendemain il emménageait dans ses quartiers à sept heure. L’homme voulait travailler. D’ailleurs il passait remplir le formulaire d’entrée à la réception, se qualifiait lui-même comme agent spécial, le questionnaire n’indiquait rien de précis concernant son titre précis au sein de l’entreprise et l’homme ne mentait que trop rarement pour raconter des histoires loufoques à la secrétaire électronique responsable des entrées et sorties dans l’immeuble. D’ailleurs elle gérait aussi les salaires et son cursus l’interdisait de demander moins qu’un salaire normal bien rémunéré.
Quand il remontait, en sortir de l’ascenseur, son chef, si brave, l’interpella depuis son bureau. Des vitres propres l’interpellant, l’être pouvait observer son monde en un clin d’œil.
- Tu pars pour New-York ! Le billet et l’adresse sont là devant.
Le brave téléphonait, s’en remettait aux gestuelles. Pour Franck, un billet représentait énormément de chose, il n’avait jamais mis les aux Etats-Unis et encore moins à New-York, c’était donc tout dire.
- Partez seulement, vous lirez vos instructions dans l’avion.
C’était ainsi ! Le vol était prévu pour dix heure, alors Franck ne perdit pas de temps, il quitta son patron, vida son tiroir pour ramasser son unique dossier et vingt minutes plus tard il passait chez lui pour ne pas oublier son passeport. A neuve heure vingt il retrouvait l’aéroport de Paris et à dix heure moins dix une hôtesse lui proposait d’attacher sa ceinture dans la cellule des premières classes. L’homme n’avait auparavant jamais pris l’avion et son appréhension envers les fêtes foraines désenchanta sa personne à grimper sur la grande roue, mais dès qu’on lui servit le champagne il se sentit très vite mieux et s’apaisa allègrement au gré de la brume qui dénaturait vaillament sa jolie ville lumière.
Dans son essence il s’endormit presque, mais son hôtesse particulière, une petite rousse mi-quarantaine, lui remit son affaire en son cursus quand, vingt minutes plus tard, elle lui déposa devant sa personne le plateau repas autant garni qu’une fête Givaudiènne. Cette femme devait avoir facilement vingt ans de carrière et surtout de vols derrière elle pour l’interpeller par son prénom, une notification très importante car il se rendit compte à cet instant que sa voisine n’était autre que Karen Mulder en personne. Enfin une petite annotation dans sa vie d’HLM.
Cette blonde aux traits très fins avalait sa viande sans reproches. Mais même si le vol ne devait durer que six heures, Kaska, à la fin du repas, au lieu d’attaquer en sa funeste demeure, se remit au travail en ouvrant son dossier.
Son chef l’ordonnait d’aller consulter les réseaux de police américains et surtout aller interroger le maître d’hôtel de la famille Block. Un voyage de deux jours, une chambre d’hôtel sur Broadway Avenue et encore l’adresse de l’avocat de la famille, enfin tranquille !
Plus loin le vol s’acheva en Whisky tassé offert par cette même hôtesse. Elle lui laissait même au passage son numéro de téléphone. Cette bonne disons le, prenait Kaska pour un riche héritier en pleine crise d’adolescence, bref elle voulait baiser avec plus aisé qu’elle.
Arrivé à New-York, Franck salua sa compagne de voyage sans pour autant lui demander l’heure et filait selon la consigne à la station de Taxi. La ville n’offrait pour l’instant rien d’intéressant qu’une brume noirâtre et des couloirs gris d’aéroports. En fait, selon Jean-Paul Sartre, le néant.
Un afro-américain, comme de coutume, lui ramassa son sac de sport ou de voyage, Franck lui indiquait aussi du doigt le nom de la rue recherchée sur son calepin et le taxi man se mit en route.
L’intérieur de sa vieille voiture puait l’huile de vidange comme celle de l’oncle Tom de Bourg en Bresse, enfin tout cela juste pour dire que les bagnoles se ressemblaient toutes.
Le tracé l’amenait sur l’autoroute de contournent et dans une banlieue se réveillant la tête dans le smog, et avec toujours ce même cortège d’ouvriers, arrêté par la police pour contrôle de routine, les bouches dans les ballons en cas d’alcoolémies aiguës et les mines d’endormies au volant. Mais le plus probant dans l’histoire, restait cette ville gigantesque dépravée par des immeubles abandonnés, avec au passage des quartiers flambants neufs et des zones industrielles dépourvues de production. Le mythe rebaptisé par la corrosion, l’oublie et le froid, et desservie uniquement par des métros colorés en des allures de frissons et des voitures banalisées fonçant à toutes allures, les feus allumés comme des sapins de Noël.
- Are you loving NY ?
C’était le chauffeur, en terminant son petit déjeuner. Du pain cake au beurre et avec un doigt de confiture aromatisée à la fraise.
- Yes, I’m doing !
Après, la voiture traversa le pont suspendu donnant le passage entre Brooklyn et Manhattan. Un décor certes meilleur pour la vue, car Franck put enfin apercevoir ce qu’il rêvait depuis tout jeune, à savoir les buildings de la grande pomme. Des tours se profilant à perte de vue et encombrées certes par d’énormes panneaux publicitaires lui rappelant à chaque fois un produit de consommation qu’il utilisait dans sa vie de tous les jours. Une salve pour son émoi, car depuis le temps qu’il aspirait à ce présenter par là, il dégustait enfin, derrière sa vitre, ce fruit sec à pleines enjambés.
Plus loin la voiture bifurqua, traversa plusieurs gros pâtés de maisons, se retrouva même, un cours instant, dans un embouteillage avec vue sur Madison square et après facilement deux heures de conduite, l’homme s’arrêta en face d’un immeuble autant cossu qu’une forteresse.
Ce personnage, autant calme qu’un arbre mort, lui demandait de ne pas traîner. Franck lui versait aussi, et en prime, un pourboire de dix dollars. Muni de ses affaires, il traversa ensuite le gigantesque corridor central, grimpa jusqu’au quarante deuxièmes étages, et se présenta, les jambes alourdies par le voyage, à la secrétaire de l’avocat de la famille Block.
- Prenez place !
L’avocat se prononçait avec un léger accent québécois. Un barbu, la quarantaine, une allure sportive, le col alourdi par sa réussite universelle et sûrement une inscription licite au rotary club du coin.
- Vous désirez un jus de fruit, un verre d’eau ?
- Non, merci !
Il ne fallait pas souffrir d’agoraphobie pour vivre en ce lieu. Ses meubles représentaient sûrement sa fierté canadienne, car leurs volumes semblaient ne pas passer les portes aux gabarits normaux, mais par contre ne prenaient nullement le pesant sur l’étendu dont les vitres avaient vue sur la dix-huitième Avenue et son trafic insensé d’humains.
- Moi je vais néanmoins me servir un petit verre de jus de mangue, ma petite gourmandise.
L’homme se levait, ouvrait la porte de son bar, se servait. Un pêcher mignon qu’il disait, l’homme aux dos droits, le verbe à l’affût, jamais de cigarettes, que du sport, un verre de vin tous les quatre jours et pas un gramme de sucre en complément. Bref, la réussite parfaite. Il ne lui manquait plus que l’amant de sa femme, une inspection du fisc l’amenant droit en faillite personnelle, une fille droguée et une ancienne secrétaire lui réclamant du beurre pour son silence. Bref, la suite.
- Qu’est ce qui vous amène ?
- Hier matin nous avons retrouvé le cadavre d’un homme gisant dans l’appartement parisien de monsieur Léonard Block.
Par principe, les avocats ne se laissaient jamais surprendre par la mort des autres.
- Je n’étais pas au courant. Qui est-ce ?
- Nous cherchons à le savoir.
- Donc ce n’est pas mon client, monsieur Block !
- Non. Le signalement ne correspond pas.
- Vous avez constatez des traces d’effraction, de bagarres ?
- Non ! Aucune.
- Comment est-il mort ?
- Par noyade, dans la baignoire.
L’homme prenait déjà des notes, demandait le dossier de la famille Block à sa secrétaire via l’Interphone.
- D’après le valet de chambre de monsieur Block à New-York, madame et monsieur Block sont introuvable depuis six mois.
- C’est coutume chez les milliardaires. D’ailleurs cela les regarde.
- Nous le recherchons néanmoins. Vous savez où se trouvent-ils ?
Son verbe ne ternissait en aucune manière l’ambiance du lieu. Franck, pour fêter son deuxième jour de travail, voulait juste rentrer directement dans le vif du sujet.
L’avocat ne répondait pas, sa secrétaire lui déposait le dossier devant lui, repartait en gambadant, se préparait pour ainsi dire à sa pipe du soir.
- Pouvez-vous me dire si votre client a de la famille et qui est ce qui dirige la société ?
L’être réfléchissait, mais pour faire plaisir à son hôte revenait au dossier.
- Il ne dirige plus la société. La majorité de l’actionnariat a été vendu, il y a dix ans à une compagnie. La fortune a été divisée entre les deux frères.
- Le second frère, il habite dans la région ?
- Il habite tout près d’ici.
- A qui revient la fortune de monsieur s’il décède ?
- Je ne suis pas en mesure de vous le dire, le secret de ma profession me l’interdit.
Bref, mis à part son silence, rien de nouveau. Son client pouvait disparaître, l’avocat se retrouvait avec du travail pour six mois, alors la vie pouvait conjurer son sort, il s’en moquait, visiblement son voilier battait de l’air au port et son dimanche se préparait à être valeureux. Il lui indiquait néanmoins de l’adresse du frère, lui demandait de lui rapporter tous nouveaux faits à l’enquête et le remerciait en achevant son jus de fruit.
Vingt minutes plus tard Franck retrouvait cette rue noire de monde. Au détour de deux avenues il pointait son regard au plus loin de sa vision, repassait en marge son idée préconçue que cette ville pouvait lui fournir, mais même s’il s’attendait au pire et au désordre, il se rendait gentiment compte que la population donnait moins de mine qu’elle se prétendait. Les gens passaient, trépassaient, cherchaient à se différencier des uns des autres, mais au finale se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. L’un battant l’autre d’éloquence au chambardement d’une position de toute façon inégale et à tous les coups disproportionnés. Bref, une population, de toutes les manières possibles, incontournables.
Franck traversa une avenue, il visitait, devait dire le bonjour au frère du chaînon manquant, mais même si un froid persistant empêchait l’allégresse des corps, le charme restait présent, alors il en profitait, flânait comme un funambule. Une seconde avenue, plusieurs buildings et soudainement, presque dégagé de ce marasme, de ce flot d’humains, un visage tendre que Franck semblait reconnaître, s’extirpa. La fille donnait l’impression d’attendre le bus ou l’amant qui ne viendra jamais, sa coiffe noire flottait légèrement sur une veste fournie par un grand couturier, un sac à main en cuir brun foncé, des bottines à tallons rallongés et un regard placide, tendance lunatique. Kaska ne pouvait faire autrement qu’aller à son encontre.
- Salut ! Tu te souviens de moi, on habitait dans le même quartier à Paris.
Le guignol s’attaquait aux plus grands play-boys de la planète, dans ce décor Massimo Gargia faisait défaut, ce docteur en drague faillit à la brimade, car la fille le dévisagea au plus vite telle une ancienne amante d’un soir redevenue vieille fille.
- Qu’est ce que l’avocat à raconter ?
A cet instant Franck se rendit compte que la fille l’attendait. Son teint blanchâtre l’interdisait de sourire et sa froideur jouait au faucon de nuit, elle pouvait d’ailleurs pleurer tant son charisme paraissait figé.
- C’est bien vous madame ?
L’homme restait sans voix, car la fille le connaissait et pire, elle devait l’avoir suivit car elle devait sans doute savoir beaucoup de choses concernant sa personne.
- Allons déjeuner, il fait trop froid dehors.
La dame avait sûrement réservé une table dans un petit snack vingt mètres plus loin car c’était la seule table de libre en ce lieu. Un style de restaurant où les frites remplissaient tous les esprits. Un endroit gras, mais néanmoins replis de vie.
La belle s’assit gracieusement et déboutonna capricieusement son manteau afin de laisser entrevoir sous un pull en laine, un corps sûrement moulé à la perfection. Des mains froides, les ongles de couleur mauve et une envie de café noir.
- Je n’y comprends plus rien du tout. Comment se fait-il que vous me connaissiez ?
Son regard froid et placide n’altérait en rien sa beauté. Un brin de ressemblance avec Isabelle Adjani, des yeux bleu azur sur fond blanc mat.
- Il ne vous a rien dit ?
- Non ! La langue de bois.
- L’hypocrite !
- Votre mari, où est-il ? Quelle est l’identité de l’homme retrouvé dans votre appartement parisien ?
- Renseignez-vous peut-être à Interpol. Faites votre travail. Quant à mon mari, je vais essayer de voir.
- Donc vous n’avez aucune idée de l’identité du cadavre ?
- Non.
Le serveur s’intercala entre deux, la femme commanda juste un café, l’homme, malgré sa faim pesante, se concentra uniquement sur le sujet et commanda de même.
- Je reviens.
- Pardon.
Mais la prestance de la femme refoula son réquisitoire à un interlude obligatoire et rebiffa sa présence au plus profond de son siège. Eva se levait effectivement et quitta rapidement le lieu pour rejoindre les cabinets.
Deux minutes plus tard le serveur déposait les tasses sur la table. Franck, en sa fierté, patienta quelques instants, de longues minutes infranchissables et avec, comme vue, des passants pressés par le froid et le stress.
Plus loin, après huit minutes, Franck décidait à se lever. Il sentait cette pression et cette infortune lui tomber dessus, marchait jusqu’aux toilettes, ouvrit la porte des femmes et se rendit très vite compte que le lieu ressemblait au désert d’Arizona. La petite dame lui avait effectivement joué les entourloupettes réservées au dernier de la classe et au plus grand des grands bleus. Alors il revint sur ses pas, retrouvait même la porte de secours, la ruelle de service débordante de poubelles et des murs sales, juste un regard au loin avant de discerner une voix l’attaquant par derrière.
- What are you doing here ?
C’était le cuisinier. A chaque fois que la porte s’ouvrait, la cuisine en était informée. Franck lui demandait alors si c’était la deuxième fois qu’il se déplaçait et l’homme confirma clairement qu’on venait juste de le déranger en plein midi.
Après, Kaska retrouvait sa table, buvait sa tasse, commandait encore le menu, mangeait sans à priori et trente minutes plus tard quittait le lieu en emportant le manteau de la belle dame.
Comme la fille avait disparu, il n’avait donc plus rien à attendre là, alors, avant de filer à l’agence américaine, il se dirigea vers le lieu de résidence du beau-frère, il n’habitait pas très loin et en marchant vers l’endroit Franck posa même le doute au sujet des distances soi-disant éloignées entre chaque point de ralliement que l’Amérique se constituait dans ses fabulations. Bref, une ville toute petite car toutes les adresses semblaient converger au même endroit.
L’homme habitait un vieil immeuble peu cossu proche de Central Park. Au vingt cinquièmes étages plus précisément. Au beau milieu de l’après-midi, Robert Block pouvait ne pas être présent, mais en principe, comme l’homme ne travaillait pas et un froid persistant régnait sur la ville, les chances de réussite se majoraient.
Trois coups de sonnettes et la porte se déverrouilla avec réticence. Une tête minuscule, la mine défait, les jambes lourdes, les bras ballants et un peignoir humide. L’être sortait de la douche, il dût finir la nuit à coups de whisky à gogo tant son charme palissait de frayeur, il manquait du même coup, l’employé à madame Claude au fond du canapé pour l’accompagner à dépenser son argent.
- Vous désirez ?
Franck lui présenta son insigne. Monsieur Robert le laissa alors passer et sans réticence lui proposa de s’installer au canapé du salon. L’appartement mesurait deux cent mètres carrés, peut-être plus. Le salon, autant rustique qu’un appartement parisien du septième arrondissement, mesurait l’effroi des nuits gargantuesques de millionnaires dans le déclin. La table du salon avait été investit par des bouteilles de champagne à peine consommées ou vidées depuis bien longtemps. Mais par contre une odeur très sobre y régnait, un indice significatif prouvant l’entretien permanent du lieu par de gentilles portoricaines travaillant à cinq dollars de l’heure.
En ce lieu, une femme se présentait au nom d’Ana, elle regardait la télévision en dégustant du caviar pas frais, son peignoir en selle, le saluait à peine, mais l’autorisait néanmoins à s’asseoir à ses côtés.
L’homme se laissait à désirer.
- En quel honneur ?
- Je viens de Paris. Hier la police criminelle a découvert un cadavre dans l’appartement parisien de votre frère. Depuis, nous essayons de découvrir son identité et nous recherchons aussi votre frère afin de l’en informer.
- Pourquoi ? Il n’est pas chez lui ?
- Nous n’arrivons pas le joindre. Aux dernières nouvelles, il se trouvait en Argentine.
- Je sais qu’il y est allé, il y a six mois. Depuis lors je n’ai eu aucune nouvelle de sa part.
Robert s’installait en face de lui, à côté, par contre, la fille ne semblait pas comprendre le français.
- Donc, en résumé, mon frère a disparu et un cadavre a été retrouvé dans son appartement à Paris.
- Tout à fait.
- Vous avez essayé à son chalet de Gstaad, à sa villa de Miami et à sa villa de Cannes.
- Oui.
- Personne n’est présent ?
- Non.
En fait, hier, la police de Cannes avait pris le jardin de la demeure d’assaut, les employés du Palace de Gstaad entretenaient son chalet et confirmaient être en la possession d’une maison vide. Il restait la villa de Miami, la police fédérale devait y faire un tour durant la journée.
- En principe votre frère vous tient-il informé de ses déplacements ?
- Parfois. Nous nous voyons en moyenne trois fois par années. Une fois durant l’été à Miami, une fois avant les fêtes de Noël et une fois chez notre banquier en janvier pour définir la somme de nos rentes mensuelles.
L’homme sentait la cocaïne à vue d’œil. Toute sa ressource pécuniaire devait filer aux mains de son dealer. Il se servait un nouveau jus de fruit.
- Vous savez, nos vies ne se ressemblent guère. Mon frère voyage beaucoup et moi je préfère la stabilité. D’ailleurs, pour preuves, en dix ans j’ai augmenté mes ressources mensuelles de trente pour-cent alors que lui, il est resté à la somme initiale. Pourtant, il perçoit cent quatre vingt mille dollars par mois. C’est vous dire. Il réussit à dépenser cette somme chaque mois.
- Il ne manquerait plus qu’il ait des dettes !
Franck tentait l’humour et son interlocuteur trouvait même à sourire. Car il venait de lui dévoiler un secret très important, à savoir sa fortune. Un calcul simpliste que Kaska se dépêcha très rapidement de résoudre. En fait, si Léonard Block percevait un taux d’intérêt moyen de trois pour-cent par année, son capital s’élevait à septante cinq millions de dollars et celle de son frère à nonante millions de dollars.
- Le but de votre de vie est d’atteindre les cent millions de dollars afin d’être inscrit dans le hit parade des plus grosses fortunes de New-York.
L’homme souriait encore. Un rire vivant d’alcoolique médusé. Franck revenait à ses oignons.
- La femme de votre frère. Vous la voyez souvent ?
- Deux fois par années, pas plus.
- Vous l’aimez ?
- Je n’ai rien contre elle.
- Elle est dépensière ?
- Autant qu’une femme.
Cette fois Kaska souriait.
- Est-ce que vous l’avez vu ces derniers six mois ?
- Non ! Je sais qu’elle l’a suivi en Argentine.
En bref, Kaska n’avait pas beaucoup de chose à lui demander. Il voulait juste savoir combien la fille lui coûtait, mais ce propos n’était pas convenable.
- Avant de vous laisser, puis-je vous demander leurs numéros de cédulaires ?
- J’en n’ai aucune idée, nous utilisons nos téléphones fixes.
Dix minutes plus tard il quittait le lieu. L’homme lui offrait un verre de champagne et un pain au caviar. Ce radin de la vie pouvait se le permettre.
Léonard Block habitait à dix pattés de maisons. Un immeuble allongé d’une hauteur bien moins compliquée que les autres. Un appartement aux douzièmes étages, une grande porte massif, une sonnette.
Son valet, à cette heure, devait travailler, ramasser la poussière au cas où son hôte parviendrait à retrouver son logis. Les cinq coups de sonnettes spécifièrent un embarras certain du maître de maison remettre les cousins du salon en bons uniformes.
- Bonjour monsieur, vous devez être Igor ?
Un grand blond, chétif, d’allure slave, s’imposa avec parcimonie. L’être devait avoir le même âge que son maître, un beau gosse, sûrement l’amant de madame et de monsieur en même temps.
- Vous désirez ?
- Puis-je entrer ? Vous vous souvenez de moi, hier, nous nous sommes entretenus par téléphone.
Il lui imposait sa carte, le poussait, l’obligeait presque à le laisser entrer.
- Comme je vous l’ai dit, mon maître n’est pas encore rentrer.
- Allons Igor, ne jouez pas l’esclave.
Franck ne se gêna pas, pénétra directement dans le salon, demanda à l’hôte de refermé la porte.
- Est-ce que madame est déjà rentrer ?
- Madame et monsieur sont partis depuis six mois.
Le salon présentait des allures de terrain de foot. Six grandes vitres face à central park, quatre télévisions, huit sofas, cinq fauteuils et deux cheminées, de quoi réchauffer toute la planète.
- Combien y a-t-il de chambres dans ce meublé ?
- Douze chambres, la cuisine incluse.
Ce serviteur de tous les instants se voyait docile, n’osait pas lui refuser la visite, comme si cet étranger devait avoir peur pour son permis de travail qu’il ne possédait pas. Il lui demandait de le suivre, lui présentait la cuisine américaine, la salle à manger, la salle de sport, le bureau de monsieur, les chambres d’amis et enfin, la chambre nuptiale. Un espace calibré pour un amour trop plein, un grand lit enrobé d’une toile satinée de couleur bleu azur, encore deux sofas et derrière, une porte donnant sur une chambre servant uniquement pour l’emmagasinage des habits de soirées de madame.
Il restait encore la salle de bain rose acajou de vingt mètres carrés. Une grande baignoire propre comme de l’eau de roche et une bouteille d’un litre de parfum sûrement offert par l’oncle Tom.
- Votre chambre. Où est-elle ?
Le servant lui répondait en la présence d’une acrimonie certaine. Il lui demandait de le suivre. En fait, il ne possédait pas d’appartement, mais juste une petite chambre de bonne à l’intérieur même de l’appartement. Il ouvrait la porte presque honteusement. Un espace détente de quinze mètres carrés détenant qu’une armoire, un lavabo, une petite table et un lit simple. Une femme aussi, si trouvait, la pauvre patientait assise sur la seule chaise du square. Une petite gamine de dix huit ans à peine, la mine défaite, le regard frustrant et des taches de rousseurs sur le nez.
- Venez, vous deux ! Allons nous nous installer au salon, nous serons bien mieux.
La petite, passible suivait sans trop rougir, mais par contre, l’autre, se transformait gentiment en poissard fugueur n’ayant jamais réclamé deux sous à quelqu’un durant toute sa vie. Le groupe s’installait en face de la télévision et Franck démarrait sans rancunes.
- Vous vivez ici en maître depuis six mois. N’est-ce pas ?
- Oui monsieur !
- D’où venez-vous ?
- D’Ukraine.
- Possédez-vous un visa de travail ?
- Non.
- Comment avez-vous rencontré votre employeur ?
- Une annonce, à New-York.
- Il y a combien de temps ?
- Quatorze ans.
- Comment vous versent-ils votre salaire ?
- Par versement bancaire, tous les mois.
- Vous êtes il arrivé de voyager avec votre employeur ?
- Non jamais.
- Vous connaissez son numéro de cellulaire ?
- Non.
- Concernant madame, l’avez-vous vu ces derniers six mois ?
- Non.
- Vous en êtes sûr ?
- Oui, j’en suis sûr.
Après Franck ne trouvait plus rien à lui demander. Son imagination certes ne défaillait pas, mais cette atmosphère semblait si réelle, qu’il demeurait pantois quant à la beauté de cette jeune femme. Ce brave Igor, payé au lance-pierres lui avait sûrement fait comprendre qu’il était le châtelain et malgré la déontologie de l’inspecteur, la fille ne s’offusqua pas du tout, elle allumait même la télévision et demandait à son maître l’autorisation de se presser un jus d’orange, de quoi se pencher sur tous les régimes sociaux existants dans le monde existant.
Un quart d’heure plus tard l’homme marchait vers l’agence américaine. Le bureau ne se situait pas très loin vers l’ouest, un grand immeuble placardé face aux quais du France et du Norway. Une cinquantaine d’étages s’épatant à gérer environ cinquante quatre milles missions par années. A la réception, Franck demandait son homologue, Jack Logan, un petit maigre d’une trentaine d’années, élevé fraîchement par sa mère aux maïs et à l’avoine au beau lieu des champs de coton du sud de l’Alabama.
- Je vous attendais plus tôt !
Les deux hommes se rencontraient pour la première fois. Le bureau de l’américain si situait aux douzièmes étages, une petite place au milieu du billard. Il portait aussi une chemise blanche ressemblant fortement à celles des banquiers narcissiques vivant au même endroit que lui sur cette planète. Il l’invitait aussi à s’asseoir à côté de lui, un petit siège autant maigre que l’épaisseur de son bureau.
- Comme vous l’avez demandé, la police de Miami à investit le domaine de monsieur Block et évidement personne n’était présent sur les lieux.
Franck devait répondre.
- Donc apparemment, monsieur Franck n’est, ni à Miami, ni à Paris, ni à New-York, ni à Gstaad et ni en Argentine. Sa femme aussi, pour l’instant, reste sans nouvelle.
L’homme notait ses dernières volontés directement sur son ordinateur. Il contrôlait encore les points d’interrogations les plus probants et retournait à son hôte.
- Pour quelles raisons précises êtes-vous venu en Amérique ?
Mi-figue, Franck ne conspirait pas à générer un conflit diplomatique entre lui et ce petit personnage fraîchement débarqué dans la vie active, alors il ne s’embarrassa pas du superflu.
- Dans cette affaire nos services ont un cadavre, deux personnes disparues, un avocat qui est au courant de rien, un frère qui ne voit pas sa famille et un employé de maison qui profite d’un appartement vide. Donc, pour commencer, je vous propose de vérifier si un des trois derniers cas n’a pas par hasard voyagé en Europe ces quatre dernières semaines.
Le garçon prenait note de cette quintessence élémentaire. Il lui proposait d’approfondir le sujet concernant les velléités des trois personnages encore existants et lui proposait même d’installer des petites caméras surveillances dans l’appartement de Léonard Block. Franck pouvait être satisfait.
Plus tard Jack le déposait devant son hôtel, l’invitait aussi le soir même à dîner en ville et Franck acceptait son offre.
L’hôtel offrait mille huit cent chambres tous conforts. Sa chambre si situait au vingtième étage, trente mètres carrés, un lit double, la télévision, le frigo et une vue sur une avenue. A vingt heure Jack l’invitait dans un petit restaurant haïtien offrant une cuisine créole spécialement réservée aux palets des new-yorkais. Sur place monsieur Logan lui retraçait son chemin, à savoir son adolescence, ses écoles, son entrée au service et sa mutation à New-York. Une histoire qui dura trois heures, cafés et digestifs inclus. Il le laissait ensuite devant son hôtel et lui souhaitait bon retour en France.
Mais c’est à la réception que Franck resta fustigé sur place, car un employé d’hôtel devait lui dévoiler toutes ses facettes.
- Votre femme est arrivée. Elle a pris la clef de votre chambre.
Quelques minutes plus tard l’homme frappait à sa porte. Une femme, certes ravissante, lui ouvrait. L’hôtesse de l’air, au court de sa longue carrière, prenait habitudes auprès des hommes qu’elle désirait. Le peignoir de l’hôtel emmitouflé sur son pelage blanc, cette femme se laissait visiblement désirer par n’importe quels abrutis en mal d’amour.
- J’ai déjà mangé. On fait l’amour rapidement, je dois me lever à cinq heure demain matin.
Après, Franck se douchait avec cette ravissante quadragénaire. Elle en profita aussi pour laver son hôte avec l’aide d’un savon dégageant une mousse sensuelle et limpide, profitant aussi des moindres parties de son corps pour glisser ses mains et frotter au mieux de sa personne. La douche terminée, Franck emmena sa ravissante directrice directement au fond du lit, l’embrassa allègrement et à volonté. Un amour fugace, réservé aux personnes pressées et habituées à ce geste. Deux êtres pratiquant les mouvements de la reproduction de manières presque aléatoires et préservant dans leurs activités, cette obligation de sensations corporelles comme un pouvoir sur les autres à tenter ce geste à chaque fois qu’une situation le prévoit ou qu’un endroit peut s’y prêter. L’amour comme souvenir de voyage, en quelque sorte.
Deux heures plus tard Franck s’endormait, mais à peine son sommeil profond arrivé à terme, qu’une sonnerie de téléphone intervint. Il se réveillait, décrochait. A l’autre bout, la voix presque devenue presque agaçante d’Uméa intervint dans le lointain.
- Vous venez au rapport ?
- Non, je vous demande de partir tout de suite vers le parc d’attraction de Long Island. S’il vous plaît, allez voir vers le train fantôme.
Bien sûr elle ne s’attarda à aucunes autres explications. Dans cinq minutes quatre heure sonnait et Franck se décida sans trop réfléchir à bouger en direction du lieu. Il s’habilla machinalement et s’abstint à ne pas réveiller son hôte. Dix minutes plus tard un taxi capiteux l’emmenait à la foire. Au volant, un chauffeur dormant autant profondément que sa belle hôtesse, le conduisit sans poser aucune question. Ils traversèrent des rues presque désertes, empruntées pour l’occasion uniquement par des camions poubelles et de nettoyage. Plus loin, ils traversèrent une partie de l’océan atlantique sur un pont étrangement très silencieux, rejoint le Queens, quelques avenues et arrivés proche des quais, la voiture s’arrêta. L’homme, au volant, se retourna dès lors vers Kaska.
- Should I stay here ?
- No, thanks !
En fait, comme la fête foraine dormait, l’ambiance du lieu, dans ce soir silencieux, paraissait douteuse et inquiétante. Mais Franck n’oubliait jamais son pétard, et avec son arme à droite, il ne s’imaginait jamais la retrouver un jour à gauche.
Quand le taxi retournait vers le centre, Franck s’enfuit dans sa calotte et avança en direction d’une éventuelle entrée de service. Il longea le mur dépeint par les graffitis et se retrouvait ensuite proche des quais, et sans bien entendu, entrevoir l’espace d’une enclave. Alors il tenta de guetter le lieu vue d’un ensemble géographique créé par son propre imaginaire, mais à force, il comprit bien vite le chemin, alors il marcha vers la bordure du quai et grimpa rapidement par dessus la barrière de prolongement.
Donc une minute plus tard il se retrouvait dans la foire. Un ensemble de bâtiments fixes, des carrousels éteints, des rues vides et des machines à sous silencieuses. Le symptôme de la nuit, tout simplement.
On parlait à l’époque du train fantôme et Franck devait tout simplement s’y rendre. En ligne droite, le carrousel en question pouvait ne pas être bien loin, mais ce génie de policier préféra bravement longer les murs afin tout simplement de ne pas attirer l’attention du gardien de nuit ou celles des caméras de surveillance la plus part du temps disposées en direction des grandes avenues.
Il brava son inspection par une arrière cour, frôlant le côté sombre de petites guinguettes et dès arrivé très proche du train en question il ressentit subitement une odeur malodorante et une cassure certaine dans cette environnent normalement calme. Mais il continua à braver l’inconscience, marchait sans crainte, mais quand le carrousel apparut plus clairement, il se rendit compte qu’une fumée noire jaillit de l’enceinte, le feu au bâtiment tout simplement. Alors, l’homme s’osa et courut en direction du brasier, mais quand il arrivait proche de la porte d’entrée principale, il ne put que constater son impuissance car des flammes apparurent plus clairement depuis l’étage supérieur. Un feu déjà trop dense pour tenter de l’arrêter avec les moyens du bord.
Certes à cet instant il rechercha une borne d’incendie, mais dans son désespoir il ne dénicha évidement rien de concrets et dû se rendre à l’évidence d’une catastrophe annoncée.
Deux minutes plus tard, après un pas de course éperdue autour de la zone, Franck revint vers les flammes. Il regarda le brasier s’étendre sans pouvoir réagir, presque attiré par ce que représente le feu pour l’être humain qu’il était. Deux yeux fixés sur cette chaleur imminente, pour subitement distinguer la porte principale à deux battants s’ouvrir et laisser la place à un homme en pleine suffocation. Une personne d’âge mûr ressortant de là, se tenant la bouche afin de ne pas brûler à l’asphyxie. Un visage lourd, recherchant désespérément de l’air pur.
Dès lors, Franck courut vers l’homme, lui demanda directement de se coucher par terre et respirer à grandes bouffées. Des ordres que l’homme exécuta sans reproches.
- Somebody else inside ?
Mais l’être ne répondit pas, refermait même inexorablement ses yeux face au danger. Quelques minutes encore à patienter, et enfin, dans un tintamarre régulier, les sirènes de pompier retentirent comme une bouffée d’air vraiment pure.
- They are coming !
Mais l’homme ne donnait toujours aucun signe de vie.
La compagnie de pompiers arriva sur les lieux juste après, prenant directement en charge cette homme brûlant, un costard bonnes manières et surtout coûteux, des chaussures en cuir et les cheveux en brosse, bref un homme ordinaire mais détenant un bon savoir-vivre et se préservant du bon goût. Une sorte de craie noirâtre venait aussi s’induire sur son visage et sur sa chemise, prouvant alors son désespoir à devoir traverser un épais nuage de feu. Mais l’élément le plus vindicatif restait ce mystère qui entourait sa présence en ce lieu. L’homme avait-il rendez-vous avec Franck, la question restait de mise et n’importe quels flics autant capés que Kaska pouvait se le demander. Un sujet alors dégainant tous les mystères de l’univers.
Quand l’ambulance emmenait la pauvre bonbonne, comme les pompiers s’affairaient à éteindre ce marasme consumant les poutres en bois de l’édifice, Franck eut bien volonté l’idée de se retirer incognito de l’affaire. Trente pompiers prenaient lieu et place au centre du cercle et comme aucun d’eux ne se souciait de l’inconnu, Franck retroussa chemin en empruntant calmement l’entrée principale. A l’extérieur, la police et les premiers lève-tôt commencèrent à se manifester, une nuit paisible pour un réveil en fanfare, de quoi prendre un bon café.
L’intelligible agent français revint à l’hôtel vers six heure du matin, la fille venait de décamper et son odeur corporelle imprégnait toujours le lit. Alors Franck en profita encore un instant et s’endormit vaillament, ses pantalons dans son slip et sa chemise sur sa moquette personnelle.