« Franck Kaska » chapitre 8 , Daniel Gindraux , 2003.

Chapitre 8

Il arrivait le lendemain matin, à l'aurore, dans cette charmante ville de Buenos Aires. Il avait dormis et mangé comme un nabab, les hôtesses devenaient infirmières et les stewards des psychologues. Une quinzaine d'heures de vols afin de se requinquer et découvrir l'eau tourbillonner dans l'autre sens au fond du lavabo. Un été austral bienvenu pour cet homme franchement fabriqué pour vivre sous les tropiques.
Dès ses valises en mains et la douane passée, Franck sortit à l'air libre et s'installa vulgairement au fond du siège d'un taxi. L'homme comprenait l'espagnol et savait se faire comprendre. Il demandait le centre ville, l'avenue centrale, les quartiers chics et l'hôtel le plus coûteux de la capitale.
Durant le trajet, au beau milieu de cette gigantesque banlieue, il contemplait ce paysage printanier, cette température agréable et par dessus le marché, réveillait son acolyte Jack Logan, la providence née au fond d'un trou et sérieux comme un châtelain. Une confiance absolue, le respect à l'état pur.
Tu as de chance, je viens de me réveiller.
T'as de la chance, j'ai besoin de tes services.
L'arrière fond donnait sur une route bruyante, Franck voulait lui demander de fermer sa fenêtre, mais l'homme se ravisa, il la ferma lui-même tant ce bruit radieux et matinal se confondait avec le moteur de la broyeuse de la machine à café.
Un bâillement saugrenu intervint au même moment, le réveil de l'ours. Les prémisses d'une journée éprouvante, les promiscuités obligatoires.
Uméa Kriten, elle s'installe habituellement à quel hôtel quand elle arrive à Buenos Aires ?
Pourquoi ? T'es déjà là-bas ?
Quel hôtel ?
L'homme tombait des nues. Il en rêvait tant de cette vie de frasques et de paillettes. Le visage face au soleil, les petits poils pubiens à l'air libre et un petit plongeant de tant à autres dans la piscine de l'hôtel.
D'après nos services, elle descend au Marriott Plaza Hôtel.
Au Marriott ! Evidement !
Le petit américain, en son flegme, se méfiait d'une bonne surprise. L'émolument de la vérité. Mais il ne se risquait toujours pas pour interroger son interlocuteur sur ses raisons, l'évidence face à la réponse. Sa timidité remontait à la surface, l'iceberg apparaissait à l'horizon.
Dis ! Il faut m'ouvrir un compte en Argentine, le plus rapidement possible. Arranges-toi pour que je puisse retirer de l'argent dans une heure au grand maximum.
Bien entendu ! Je téléphone au bureau dès notre conversation terminée. Tu comptes rester longtemps là-bas ?
Faut que je courtise une milliardaire, faut donc me mettre le paquet, je n'ai pas le choix.
D'accord !
Après, l'homme pouvait être fier, le taxi se frayait un chemin jusqu'au Palace. Les embouteillages n'en finissaient d'en finir, en s'accordant un plongeon dans la piscine après une séance de sauna, Franck s'attribuait le mérite du guerrier facétieux, le combattant pantouflard mais néanmoins décoré et honoré.

**

Moins de trente minutes plus tard, Franck arrivait à l'hôtel Marriott. Un grand hall d'entrée, des porteurs, un salon de thé, un décor très agréable, même romantique, un grand escalier et un bar en bois travaillé à l'huile de coude. Un charme appréciable, quand on imaginait selon son bon grès le prix à payer pour pouvoir dormir rien qu'une nuit dans l'une des chambres les moins chères de l'établissement.
A ce stade, l'accueil devenait très important, Franck n'avait pas réservé, mais une charmante jeune femme, brune, yeux marron, tout droit sortie de l'école d'hôtesse d'accueil, le reçut en pratiquant un anglais délicat, accessible et fragile.
Une chambre simple ?
Tout à fait !
Franck avait reçu, en entrant en service, plusieurs cartes de crédit à utiliser selon ses besoins et ses envies. Il en profitait donc pour justifier sa fortune. La mignonne, elle, en face, les adorait et profitait pour glisser l'une d'elles dans la fente électronique. Qu'un seul geste, ordinaire, qui endettait l'être la seconde suivante.
Après, un porteur l'emmenait vers l'ascenseur. Il grimpèrent jusqu'au second étage, l'homme lui ouvrit la porte de sa chambre et lui rendit la clef. Une chambre agréable à regarder, un lit double, une télévision, un téléphone, de beaux rideaux, un bureau et une salle de bain assez large et respectable. Plus, un balcon avec vue sur la piscine et le jardin. Bref, rien de spécialement vindicatif quant à la profondeur de l'existence à Uméa Kriten, cette belle demeure dont le but de son existence devenait clair et limpide si l'on se référait à la fortune de son mari.
Avant d'entreprendre quoi que se soit, Kaska descendit dans le jardin et plongea dans l'eau. Une petite baignade bien matinale, quelques brasses, encore de la réflexion et il retournait dans sa chambre. Il avait faim, mais n'osait pas appeler le service d'étages. Ce sarcasme démangeait son corps, jusqu'au plus profond de ses os, il ressentait aussi une certaine affection envers cette fille, cette pauvre demoiselle disparu dans les méandres des compagnies offshore et des zones hors taxes. Des numéros de comptes en banque dont les propriétaires se gardaient au plus grand anonymat, des fortunes explosant, se transformant en de véritables empires coloniaux, incommensurables, devenant parfois, dans l'imaginaire des pauvres gens, d'authentiques fantasmes idéologiques, sans noms et sans états, juste des fortunes qui n'existent que dans l'imaginaire d'une petite femme, cette existence brisée par un rêve rompu et scellé dès la naissance.
Vers dix heures, l'homme s'installait à une table au beau milieu du salon de thé. Une nouvelle personne, rasé, habillé chiquement et dans son dessein, presque coquet. Il demanda un café, un croissant et un journal francophone. Le temps de d'apprivoiser le serveur, un petit gros, grande gueule, toujours le dernier mot, pour s'en approcher à grands pas.
Je travaille pour la police française et je désire une entrevue discrète avec le directeur de l'établissement ?
Je vais me renseigner.
L'homme, dégourdit et malin, se contenta d'un hochement de tête. Il retourna par la suite vers le bar, servit plusieurs cafés, quelques représentants de commerce un peu pressés, et soudainement il disparut. Franck se contenta alors de lire les nouvelles provenant de la France, plusieurs gorgés de café et dix minutes plus tard, à peine, un grand homme se présenta devant lui.
Bonjour, je suis le directeur de l'établissement, que puis-je faire pour vous ?
L'être portait les costards à merveille, le col de sa chemise se collait parfaitement à son coup, le dos rigide et droit, sa dignité se prononçait surtout au niveau de sa démarche.
Installez-vous seulement ?
Franck se permettait d'inviter le patron d'un luxueux hôtel. Sa démarche n'impressionnait guère, mais apparemment, le fait de montrer son insigne en pays étrangers impressionnait le monde. Juste une petite carte, rien qu'une, fabriquée et vendue sur les marchés de Thaïlande, une contrefaçon parfaite, et l'affaire se concluait à des avantages pécuniaires, pourquoi pas !
L'homme, malgré les empreintes physiques apparentes d'un homme courtois et propre jusqu'au bout des ongles, paraissait en plus intelligent et sûrement très malin. Il laissait alors son client exposer son dévolu, le métier de directeur d'établissements luxueux, tout simplement.
Vous désirez boire un café ?
Non, merci monsieur, je n'ai bu un tout à l'heure.
C'était un homme tout droit sorti des hautes études supérieures, un calme olympien et un regard de chat passif. Il ne réagissait nullement à aucune marque d'intelligibilité.
Monsieur, je vous ai demandé car je travaille pour le gouvernement français et je suis à la recherche d'une ressortissante française. Elle a résidé quelques temps dans votre hôtel.
Comment s'appelle-t-elle ?
Elle s'appelle Uméa Block ou Uméa Kriten. Elle s'est mariée récemment.
Je vois de qui vous voulez parler.
L'affaire se concluait à mesure et Franck n'en revenait pas de se faire respecter aux doigts et à la lettre par de petits civils étrangers. Une femme, milliardaire, veuve, héritière de surcroît, disparaissait mystérieusement entre les Etats-Unis, la France, la Suisse et l'Argentine, et le monde s'en foutait, il ne restait donc juste sa fortune et son influence, et rien d'autre. Pas une larme, pas de nostalgie, voire même du dégoût de la part d'un bon nombre de gens pauvre. La terre pouvait s'arrêter de tourner, l'incrédulité de la jeune femme au sujet de celle-ci restait de vigueur et légion tant que son être et son âme ne prouvait pas le contraire.
Avant d'atterrir, Franck avait reçu une dernière communication de la part de Jack Logan, le petit mot disait du directeur de l'hôtel, un homme de bonne famille, d'origine britannique, dont l'arrière-grand-père, venu d'Ecosse, s'investit, dès son arrivée, dans le commerce de la sardine sur les quais de La Plata. Un commerce à rendement agréable, sans grandes progressions, qui nourrit la famille durant une trentaine d'années et intégra celle-ci au rand de famille moyenne dans ce qui s'appelait alors le nouveau monde. Une belle épopée pour ce bâtard des « Lowlands », irlandais d'origine et élevé aux patates et aux poissons.
Mais en 1929, quand la crise mondiale intervint, l'entreprise familiale déposa le bilan. Les membres de celle-ci se dispersèrent dans les faubourgs de Buenos Aires et leur fortune se dissémina en poussière d'anges quand la monnaie prit l'escalade. Son père naquit à cette époque, un beau bébé qui rejoint les équipes de nuits des manufactures de tissu dès 1952, une période où le renouveau apparut enfin, l'année de son mariage et la naissance de son premier fils, José McCarty, un beau bébé de quatre kilos et demie, cinquante deux centimètres et un futur employé au sein d'un important groupe hôtelier. Une tête à clac trop intelligent pour terminer sa vie à l'usine et trop con pour réussir dans les affaires sans lécher le cul de tous ses partons. Un bon gars certes, mais doté d'un niveau moyen quant à la réflexion morale qu'un être doit entreprendre durant son existence s'il compte un jour faire quelque chose dans la vie et en son sens.
Son mari s'appelle Léonard Block. Le connaissez vous lui aussi ?
Monsieur Block fréquente notre établissement.
Bien ! Quand madame Uméa Block a résidé pour la dernière fois ici, était elle accompagnée de son mari ?
Je n'ai pas tous les noms de notre clientèle en tête, mais si vous le voulez bien, je peux aller vérifier.
Faites !
Franck demanda un second café. Sa sobriété surprenait le serveur, voire même le directeur. Il aspira quelques gouttes bouillantes, le temps de relire quelques paragraphes de son dossier et le directeur revint.
Madame Uméa Kriten a résidé récemment dans la chambre cinq cent huit, sans son mari.
Bien. Il y a des clients en ce moment ?
La suite est libre en ce moment.
Puis-je la visiter ?
Oui !
Quand les deux hommes décidèrent à se lever, les deux serveurs du restaurant les invitaient. Deux gardes du corps au demeurant très attentifs.
Plus tard, Franck se retrouvait dans l'ascenseur en compagnie du directeur. Une stèle noire, longue comme une cigarette avec filtre, regardant en face de lui tel un adjudant de carrière.
Vint le cinquième étage, les deux hommes sortirent de la cage, empruntèrent le couloir, le directeur sortit son passe-partout de son veston et ouvrit la porte du cinq cent huit.
Vous permettez ! Je visite en un clin d'½il.
Monsieur le directeur le laissa entrer sans broncher. Franck de son côté, referma la porte derrière lui et du coup laissa le directeur bredouille au beau milieu du couloir.
Une vaste chambre s'offrait à lui, bien éclairée, peinte d'une couleur saumonée, avec trois grands fauteuils en cuir de taureaux, un bureau en bois noir et un balcon autant grand qu'une terrasse.
L'endroit se reconnaissait d'être inoccupé, une suite présidentielle offerte à un prix déraisonnable par rapport à sa commodité simpliste.
A côté, la chambre à coucher ressemblait fort à la chambre nuptiale type que Franck s'imaginait dans ses éphémères rêves de vie de couple bien rangée et plus ou moins épargnée par la vie trépidante d'agent qu'il s'adonnait à mener. Un beau lit double, une grande armoire blanche, une table à maquillage et une grande baie vitrée. Bref la totale !
L'homme regarda brièvement l'aspect et se dirigea vers la salle de bains. Il ouvrit la porte gentiment et soudainement, non loin de lui, il s'aperçut très vite que la baignoire débordait. De l'eau dégoulinante sous une marre de mousse blanche et rouge. Encore accompagné d'une odeur putrescente, prenant l'individu à la gorge. Un goût visqueux, hors normes, dépassant toutes normalités.
Là, il remarqua un être gisant dans l'eau, alors il se précipita, dégagea la masse hors de la baignoire et déposa le corps au sol, juste à côté. Un petit bout de femme, les yeux ouverts, la peau blanche, des veines translucides sous l'épiderme, une pigmentation très blanche sous une surface froide, imperceptible, inconcevable. Un cadavre vivant et laissant encore apparaître toute la beauté d'une femme belle même dans la mort. Des yeux marron bientôt éteints, ils visaient le plafond, et un visage préservé de toutes violences.
La petite Uméa Kriten dormait comme un enfant dans son berceau et Franck ne pouvait s'empêcher de l'apprécier, observer chaque contour de sa peau. Elle venait de se donner la mort et l'agent la manqua d'une heure, voire deux. L'homme s'en mordait les doigts. La fragilité de son buste se reposait dès lors entre ses deux mains, des os cassant et une peau ramollie, tombant gentiment comme celle d'une vieille dame. Des taches de sang sur son coup et un maquillage dégoulinant, noir âcre et épais comme un liquide coagulant.
Mais malgré l'étrange situation et les yeux du jeune agent remplis d'effroi, une voix délicate intervint dans ce décor irrationnel, l'organe d'une femme, calme, limpide et gracieux. Un son provenant de nul part, presque d'ailleurs. Une intervention incohérente par rapport à la situation. Cette appelle provenait de la chambre, Franck leva alors brièvement les yeux, un geste prompt, et en son égarement, il remarqua la corpulence bien nette d'Uméa Kriten, probablement son double. Une femme simple et belle, debout, les mains collées au corps, portant une longue robe de couleur beige, autant ordinaire qu'une robe de chambre.
La femme regardait l'homme comme si elle le connaissait depuis la classe enfantine. Un vieux couple. Le mari et sa femme volage. Des yeux exprimant clairement la déprime, le dégoût et l'amertume. Une gamine recherchant son père dans le profond de l'½il à Franck. Sa longue taille, malgré l'événement, impressionnait toujours. Une longue femme aux courbes acérées, débridées et fébriles, réanimant à tous les coups la libido de n'importe quels bedeaux se situant à sa portée. Une mèche blonde, une peau mâte, la pauvre suédoise se devant de réussir à devenir mannequin à Paris ou à New – York.
Tu n'as pas besoin de me réanimer ! Je suis là !
Cette expression tressaillit le jeune homme. Son double s'exprimait clairement. Une jeune femme vêtue simplement et démaquillée comme si elle comptait aller se coucher, dormir quelques heures avant le lever du soleil. Une chambre d'hôtel, un lit double, juste un passage.
















Franck Kaska , Daniel Gindraux, 2003, roman policier, 8 chapitres.

# Posté le jeudi 08 mars 2007 15:07

« Franck Kaska » chapitre 7 , Daniel Gindraux , 2003.

Chapitre 7

A midi, le patron de l'hôtel lui déposait une assiette de flageolets en face de son crâne farci d'histoires à dormir dehors. Mais ce n'était pas matin qui le voulait pour laisser Franck au désarroi, donc il quémanda raisonnablement.
Cette nuit les pompiers sont sortis de leurs casernes pour une intervention ?
L'homme, gros pâle, endolori, bien être, heureux une bouteille proche de lui et un client fortuné signant son chèque carte de crédit à côté de lui, empâtait sa surface plane juste au milieu de son crâne emperlé.
Non, il ne me semble pas ! Je vais demander.
Il s'en allait voir ses fidèles clients accoudés au comptoir, qui s'engorgeaient d'apéros, revenait quelques minutes plus tard le regard impuissant.
Il n'y a pas eu d'intervention cette nuit, monsieur. Pourquoi ? Vous avez été dérangé ?
Non ! Pour rien.
Après, Kaska empoignait son cellulaire et tentait l'Amérique. Le petit Jack Logan allait se faire réveiller durant sa nuit, mais peu importait sa chose, l'élément événementiel de cette nuit surpassait n'importe quel rythme biologique.
J'étais en plein sommeil !
Tant pis ! J'ai juste une question. Le chalet des Block à Gstaad, il a brûlé en quelle année ?
En 2002.
Il l'on reconstruit ?
Oui je crois, il me semble.
Léonard Block est mort dans l'incendie n'est-ce pas ?
Tout à fait. Les pompiers ont retrouvé son corps calciné.
Après cela, Franck n'avait plus rien à lui dire, alors raccrocha. Nous étions le matin et l'homme se décida bien vite pour retrouver sa chambre. Il bazarda toutes ses affaires dans sa valise à roulette et quinze minutes plus tard il retrouvait le patron à son comptoir. Ce libéral voulait compter une nuit de plus à notre cher fonctionnaire, mais il se rebiffa quand Kaska l'envoya balader un bon hors deutsche.
Franck avait parqué sa voiture de location proche de la gare de montagne, bref en face de la boutique d'intérieur, là où le cache pots se vendait à 100 euros l'unité. Une rue tenante, une place de parque à 60 euros la journée.
Quand il retrouvait la route, il empoignait aussi son cellulaire. L'homme devait réserver une place sur un vol, il ne restait que des business classes, mais Franck n'aimait pas partager, son chef ou ses collègues, les autres pouvaient attendre, percevoir, mais peut-être ne pas autant comprendre que ce que son instinct lui dictait, ce don du ciel qui l'envoyait là où les réponses devenaient soudainement plausibles.
La route s'effilochait, la vallée n'en finissait pas d'en finir, des virages, des nids de pouls, une pluie fine et une forêt verte fluorescente.
Plus loin, donc trente minutes plus tard, la voiture rejoignait l'autoroute, la banlieue de Berne et enfin une pause café croissants dans une station service d'une aire d'autoroute. Dix minutes de relaxation, le temps de passer aux toilettes et la caisse retrouvait le bitume. Une voie pleine, des nuages à perte de vues et la musique à coin afin d'oublier que le monde existait toujours.
Deux heures plus tard, Franck arrivait enfin sur le tarmac de l'aéroport de Zurich. Franck rendait les clefs de sa bagnole de location sans vraiment se plaindre des freins ou de la boite à vitesses et filait ensuite retirer son billet au guichet de la compagnie d'aviation. Certes, durant le trajet, le téléphone retentit une bonne dizaine de fois et bien entendu il laissa couler pour rappeler, dès son ticket oblitéré, la petite Eva, sûrement soucieuse du comportement pittoresque de son amoureux d'une cavalcade.
Tout le monde te cherche !
Qui ?
Le patron !
Ce n'est pas tout le monde le patron ! Dis-lui que je retourne à New-York.
Mais tu pars à Buenos Aires !
Dis-lui seulement que je pars pour New-York. Je lui expliquerai plus tard.
L'homme raccrocha rapidement. La secrétaire devait comprendre et se taire, où si elle le voulait, aller baiser ailleurs. L'avion pour Madrid l'attendait et il n'avait plus le temps de traîner par-là.

**

A l'aéroport de Madrid, comme convenu, Franck patienta deux heures. Il en profita pour s'acheter un briquet souvenirs du Réal Madrid à la boutique. Un petit cadeau gratuit pour son oncle Tom, lequel collectionnait ces magnifiques instruments en les disposant par rangées dans une armoire vitrée.
Kaska goûta aussi un sandwich rassit d'aéroport et but une bière pression aux frais de la princesse. Plus tard il se félicita de remarquer un nombre restreint de voyageurs en partance pour Buenos Aires. Bref une arnaque de compagnies aériennes quand le roi des cons décide de partir au plus pressé pour le bout du monde. Une inestimable gratitude.
Quand l'avion décolla, Franck, chauffé à bloque dans un siège grand lux, se rappela juste quelques principes élémentaires. La vie lui donnait certes la vie, la vie lui donnait un certain temps, le temps de faire ses études, de travailler, de se marier et de faire des enfants. Après il ne restait rien, rien qu'une vie simple, à boire, à manger, des transports, des habits, une maison, un lit et quelques activités lucratives, des distractions sans importances, bref rien d'éloquents. Une coupe de champagne, un plat mijoté au micro-onde, le casque pour la musique et un roupillions gratuit, plus ou moins heureux, voire sacrifié si l'homme, en son c½ur, n'avait jamais pu ou oser avouer son amour à cette femme au visage furtif, disparaissant dans le lointain tel un mirage ou un objet intangible.

# Posté le jeudi 01 mars 2007 17:54

« Franck Kaska » chapitre 6 , Daniel Gindraux , 2003.

Chapitre 6

Le lendemain il recevait son petit déjeuner au lit, un petit samedi brumeux au beau milieu des toits de chaumes exprimant parfaitement l’atmosphère des stations de montagne, là où le soleil brille trois cent jours par années et ne semble s’éteindre qu’au gré du minuteur disposé à l’entrée du bâtiment central.
A dix heure il revêtait sa gabardine, sortait maladroitement et grimpait ensuite la colline jusqu’au Palace. De là, perché sur ce monticule, il remarqua la banalité du lieu, à savoir une petite vallée versée par les pluies et un petit village resplendissant d’argent. Il s’autorisa aussi à boire un café au bar de l’hôtel, juste de quoi afin de guetter l’allure du troisième type se pavanant dans les lieux. Bref, un grand hall très propre, des fauteuils croulants et des tables en bois noir, plus quelques clients attablés à ne rien faire, observant parfois la pluie et patientant, le vison futé, la neige de l’hiver ardent, prévue cette année pour fin novembre.
Comme le serveur semblait coriace et se confondait parfaitement avec le paysage, Franck, en payant, s’autorisa d’un allemand douteux.
- Madame Uméa Kriten descend souvent dans votre établissement ?
- Je n’ai pas le droit de vous renseigner concernant la clientèle de notre maison.
Pourtant l’homme devait bientôt prendre sa retraite, mais n’en démordait pas moins à tenir le silence. Franck voulut peut-être lui verser un supplément, mais l’homme le quittait sans autres.
Plus tard, il s’échappa du lieu et poursuivit son chemin en longeant le flanc de la colline. Des chalets cossus infestaient l’entourage, des sapins, des voies d’accès privées et bientôt le chalet appartenant à la famille Block. Une belle masure construit au beau milieu des roches cristallines, d’un style propre, assez large, avec deux étages dont les balcons recherchaient, selon leurs positionnements, un maximum de ce couché de soleil si chère au tourisme alpin.
Mis à part une petite Corsa beige, aucune voiture n’était garée proche de l’établissement. Une infortune certes, mais allons sans dire que Franck comprit à qui il allait à faire, alors il se permit sans autres de pénétrer dans le jardin et sonna à la porte.
L’homme dû certes patienter quelques instants, attendre l’arrêt total de l’aspirateur, les pas dans l’escalier en bois de chaume et la porte du salon claquée, pour voir arriver une dame, quinquagénaire, peut-être bigote et l’envie d’en finir une bonne fois avec cet exaspérant ménage.
- Vous êtes la femme de ménage de monsieur Block ?
- Je suis la femme de maison. Vous désirez ?
Franck manquait visiblement d’expérience quant à l’interprétation de rôles, à savoir jouer l’ami de la famille, l’avocat ou l’homme d’affaires. Il savait cet exercice exigeant et devait pour l’instant se contenter de composer selon son propre registre, à savoir sa vérité.
- Je peux entrer !
Il lui prouvait dès lors cette intrusion en lui présentant l’insigne de la police genevoise, un cadeau offert par son chef avant son départ pour la Suisse.
Pour le peu, l’homme ne donnait aussi pas le choix à la dame.
- Voici les appartements à la famille Block. Désolé pour le désordre, je suis en plein ménage.
Franck pénétrait dans le hall, ouvrait la porte du salon. Une grande pièce très coquette, des lattes de bois beige au mur, des poutres en bois brun foncé au plafond, trois armoires en bois d’antiquaires, des sofas des toutes les grandeurs, une cheminée en pierre granitée et une grande table pour banquets disposée vers le flanc droit, bref un relief signé petit bijou pour le premier crétin ayant vécu toute sa vie en appartements.
- Monsieur est venu ici cet été ?
- Non !
- Et madame ?
- Elle n’est jamais venue ici !
- Donc vous ne la connaissez pas ?
- Non, je ne l’ai jamais vu.
Kaska en profitait pour ressentir l’ambiance du lieu, jouait à l’inspecteur au nez sensible, au profiler de service. Il marchait vers la cuisine, inspectait l’ordre en place, se retournait vers la dame. Une charmante blonde, le teint similaire aux utopiques bavaroises, des sacristies de jambes macérées par l’alcool et le tabac, fin comme de la soie et liées entre elles par des veines autant bleues qu’un œil de verre.
- Les chambres sont à l’étage ?
- Oui !
- En bas il y a le sauna ?
- Oui ! Avec le jacuzzi.
Les deux êtres se recherchaient aux plus profonds d’eux-mêmes, tentaient de se dévoiler, déceler l’étincelle, le feu lattant, une braise cognant sur les cordes sensibles et engendrant un mal inintelligible et suffocant.
La dame l’emmena ensuite au sous-sol. Là, Franckie découvrait une salle de sport feutrée, agréable à vivre, avec au fond, un bar en bois ressemblant fortement à un pub irlandais et à côté, un jacuzzi grand comme une piscine à mouche, pis un sauna digne d’un conte scandinave. Bref, un palace aminci d’ordres et de logique, respectant aussi la nature de l’argent en rapport avec sa fonction dans cette société.
- Ils se paient tout cet attirail et ne séjournent jamais !
- Deux semaines par années, pas plus.
- En hiver ?
- Oui.
Cette petite garce inspectait fièrement l’agent, son ventre plat d’anorexique alcoolique rendait son cursus attrayant. Elle voyait son homologue en chien de faïence, les deux personnages se ressemblaient pour le simple fait que leurs déambulations dans la vie s’apparentaient aux même quiproquos et aux même embûches, à savoir une destiné fixée à quarante ans d’usines. Ses yeux bleus, tendances jaunâtres, fricotaient avec l’amertume, la nostalgie et dévoilaient aussi, une envie irréprochable à vouloir partir, s’enfuir une bonne fois pour tout, quitter cette angoisse et découvrir ce nouveau paysage exotique sans moustiques, sans mouches et sans l’impôt fédéral direct perçut à la source de chaque revenu.
A cette époque, la majorité des gens ne comprenaient pas l’amour tel qu’on l’appréhendait auparavant. Quand une femme et un homme se découvraient en l’espace d’un regard ou d’un spasme, cette perspective ne signifiait rien d’autre qu’une erreur de casting et les deux conformistes se détachaient de ce boulet afin de retourner là où leur monde les y attendait. Mais quand la femme s’approcha de son propre chef de la structure à Kaska, pour les deux êtres, cette théorie s’effondra et plongea tel un obus rouge dans les eaux de gelées du détroit de Béring, car l’homme dévoila très vite sa puberté et se laissa gentiment emporter par cette peste de garçonnière qu’était la tentation. Un caprice farouche s’éprit soudainement de sa personne et l’homme se débarrassa de ses louanges pour rapprocher ses mains, guetter son regard pour une dernière fois et avancer lourdement son visage de la petite, gentiment, tranquillement, de quoi frissonner, l’appropriation d’une chaleur exquise, un sentiment gracieux, un frisson intérieur, difficilement exprimable.
Dix minutes plus tard, ce nouveau couple autant furtif qu’un éphémère arthropode berçait des beaux jours au cœur du jacuzzi. La petite se découvrait à mesure et Franck jouait le dur à cuire. Il se préservait aussi à entrevoir la vie de cette jeune femme dont le seul souci se résumait au soin d’un corps sans cesse remis à jour. Cette petite beauté décrochait le gros lot dès le début de sa carrière et pouvait dès lors se concentrer à une vie de pacha, vivre en imaginant le meilleur, se soumettre aux jouissances de richissimes, s’offrir des nuitées dans tous les palaces du monde, voyager en première classe, dévaliser les boutiques de lux et fréquenter cette fameuse jet-set que tout le monde redemandait, l’aubaine du siècle pour cette petite grecque montée à Paris la tête remplie d’ambitions.
La dame lui susurra à l’oreille qu’en trente ans de carrière, jamais elle n’avait osé s’approprier des biens d’autrui durant l’exercice de sa fonction. Tout juste se sentait-elle sali, que Kaska la retourna pour lui enfoncer son pénis là où elle le méritait. Cette blonde chauffait à mesure, refusait sciemment le prétexte d’une vie étriquée par la monotonie et plus les minutes s’écoulaient, moins elle imaginait un retour aux normes et à la sérénité, ce droit qu’une personne ingrate lui collait au visage dès ses seize ans, le jour où elle rentrait en apprentissage.
Après, elle l’entraînait dans le sauna, se cramponnait à ses muscles, exigeait à cet intrus, au maximum de son bon sens, ne redoutait rien d’inéligible, comme si ce jour devenait le sien car une fée, ce matin là, avait brisé la seule fenêtre de son studio et lui ordonnait dès lors de s’offrir au premier venu. Un fantasme transmué en une réalité préoccupante, un corps blanc-bec, de la sueur dégoulinante sur l’intégralité de son anatomie, des jambes écartelées jusqu’à leurs paroxysmes et surtout des lèvres parfaitement lisses au-dessus des membres de son homme, car il paraîtrait que la quinquagénaire se rasait le matin même afin d’immerger l’heureux élu au plus profond de ses pensées. Bref, si Franck, à cet instant, s’imaginait à voir le pire, son énigme pouvait attendre, car malgré son jeune âge, il se retenait au mieux de sa personne pour ne pas décevoir ce corps épargné par ce qu’on considérait à l’époque comme étant l’épreuve du temps.
Plus tard, cette charmante hôtesse emmenait son autre par la main pour une petite visite du meublé. Ils grimpèrent au second, pénétrèrent dans cette interdite chambre nuptiale, lui présentait les photos de famille, les robes de soirées et plus, ce grand lit investit par de nombreux coussins dont chacun d’eux illustraient un souvenir quelconque, soit un voyage ou soit une amitié passagère. Une intrusion au cœur même d’une vie privée qui agaça vivement Kaska pour ce peu de modestes bibelots qui constituaient sûrement le seul bien réel que cette famille de milliardaire préservait en chien de faïence. La seule distinction visible au sein d’une fortune incommensurable.

**

A son retour à l’hôtel, Jack Logan le contactait par téléphone. L’homme ne dormait visiblement jamais car il rapportait des informations autant pompeuses qu’inutiles. La première annonce confirmait le départ du couple de Buenos Aires pour l’aéroport de Paris, la seconde confirmait la réservation d’une chambre d’hôtel au Grand Palace de Buenos Aires le même jour de leur départ et la troisième revenait sur quelques chiffres barbants, à savoir que, d’après des analystes financiers engagés par l’agence américaine, la fortune de Léonard Block ne s’estimait pas à huit cent millions de dollars, mais à un milliard six cent millions et celle de Robert Block non pas à huit cent quatre vingt millions de dollars, mais à un milliard huit cent millions. Une différence due aux opérations offshore effectuées par leur père trente ans auparavant via des banques suisses, luxembourgeoises et panaméennes. Certes une valeur ajoutée que Franck imaginait certainement car en la présence d’une société dont l’argent se volatilisait autant rapidement qu’un décollage d’albatros, la famille en question ne se gêna pas pour établir, en tous points du globe, un capital autant épais que la partie immergée de l’iceberg. Bref une logique sans engagements, et concernant la différence de fortune entre les deux frères, l’expertise, qui coûta néanmoins cinq mille dollars aux contribuables américains, relatait une disparité différente au niveau des investissements bancaires, tout simplement.
Mis à part cela, New-York préparait son Noël annuel et Jack s’en donnait à cœur joie. Il épaississait le dossier, rapportait multitudes d’informations fallacieuses, engageait la police new-yorkaise à suivre Robert Block, Gerrit et Igor durant leurs déplacements et mettait leurs raccordements sous écoutes. Bref, un brin d’illégalité assez rigolote pour ce petit dandy se sachant de toute manière, astreint à ne jamais pouvoir évoluer en sein de son entreprise à cause uniquement dû à la couleur de sa peau. Une vive voix, un être heureux de vivre et de travailler, un second idéal pour la carrure à Kaska et sûrement déjà la réservation d’un vol aller retour New-York Mobile à l’occasion des fêtes de fins d’années. L’opportunité pour sa mère de chérir encore une fois son chérubin préféré.
Avant de grimper dans sa chambre, Franck s’attarda au bar. Il commandait un café, buvait sa tasse sans dire un mot, s’informait des nouvelles locales via le quotidien zurichois. L’homme pensait souvent à sa condition sociale et surtout au but de sa vie. Un destin privilégiant une carrière fondée sur le marchepied des vedettes de télévision et des roublards de troisième catégorie. Une pioche, une vache à traire, un destin fugace, ce mentor de célébrités comptant vaillament profiter de leurs privilèges en s’invitant aux noces et fréquentant avec frénésie des établissements interdits pour son cursus. Plus, souvent il comptait le nombre de millions que pouvait rapporter à une fortune de cent millions, s’imaginait dépenser uniquement les intérêts, fréquenter les endroits les plus en vogue et bien entendu, s’approcher par effraction des actrices américaines de cinéma.
Du coup, il apercevait cette jeune femme parachutée en très peu de temps, au fin fond de la faune des milliardaires du cru, passant alors d’un petit vingt mètres carrés aux luxueux palaces, des soirées folles en dépenses, les petits fourrés, le champagne, les invitations, des robes hors de prix et la photo de famille au profit des magazines dédiés aux célébrités. Bref, une vie si différente, qu’un petit dandin comme tant d’autres ne pouvait pas comprendre et si bien dire.
Après il s’enfonçait dans sa chambre, son lit, ouvrait le frigo et inspectait encore une fois le prix des trente-trois décilitres de mousseux brut prêt à l’emploi. Un liquide si substantielle, comme la vie, ce geste, la naissance, l’adolescence, les études, le travail, la retraite et la mort. Juste un paquet d’os enrobé de peau et de muscles. Comme tous ménages, ce façonnage utile uniquement pour une vie, une simple vie, soit gâchée ou soit pleine de rebondissements. Qu’un simple corps, fragile et fringant, servant à ce passage entre poussière et poussière ou poussière et étoiles. Une brique, qui peut soudainement s’allumer et devenir cet être choyé et prisé, ce riche malgré lui et malgré tout, la race humaine au départ de tout et obligatoirement dépendante du système et surtout de cette fameuse pyramide sociale, ce fossé, ce néant, cet être de convergence.
Cette admiration pour l’existence l’emmenait alors. Il retrouvait l’élément substantiel, le visage d’une femme éprit de rêves et d’élévations, de conditions sociales meilleures, la touche finale, le but à atteindre, cette parodie hétéroclite, peut-être nuisible qui devait, à n’importe quels prix, l’emmener là où le monde pouvait l’admirer ou juste l’apercevoir en travers ce flot de stars et de paillettes, une femme battue grimpant les marches du palais du festival de Canne ou pénétrant par la grande porte à une réception officielle monégasque. Tel un point d’honneur, un point d’orgue, la vie comme s’il fallait l’exiger ainsi, à savoir la piscine, le salon et le jardin privé entretenu par un jardinier mexicain, une cuisinière philippine et une amante, la quarantaine, recherchant désespérément à tomber enceinte d’un millionnaire de service.

Dix minutes plus tard il s’endormait, rejoignait ses entrailles. Une divagation hasardeuse, maladroite, pour subitement subodorer un crie dans le lointain, une voix hétéroclite provenant de nul part, éventuellement de ses rêves évanescents. Un murmure néanmoins si glapissant que l’homme se réveilla sans attendre. La nuit venait de tomber et le village pouvait s’endormir, mais très vite, Kaska se rendit compte qu’une affaire frappait à sa porte. Il se dépêcha alors pour se lever et poindre son nez proche des carreaux de sa fenêtre. Dans la rue, rien ne pressentait au massacre, personne en vue, mais l’atmosphère donnait l’impression d’avoir changé radicalement, comme si le ciel s’apprêtait à s’écrouler sous ses yeux et comme si un monde nouveau naissait au cœur même de la citadelle des plus fortunés de la planète.
Quand il retrouvait le rez-de-chaussée, Franck reconnut ce discours effervescent, platonique, entretenu par plusieurs belligérants, se prêtant volontiers à répéter à qui veut, le marasme que le tout à chacun voulait entendre.
- Qu’est ce qu’il se passe ? Questionnait – il.
Un grand homme, la veste refroidit, le visage déconfit, lui répondit sans histoires.
- Un chalet privé est en feu, en haut de la colline, il y a des gens à l’intérieur.
Cinq personnes fréquentaient le lieu, des habitués du comptoir. Des bières en mains, ils s’expliquaient au sujet de la nouvelle du jour. Des détails assez aléatoires pour inciter Franck à les abandonner rapidement.
Malgré ses appréhensions, il sortit dans la rue, rejoignit la route principale en longeant les boutiques de lux et enfin il aperçut cette fameuse fumée âcre s’envoler au ciel, l’épais volet gris prouvant un feu certain émanant d’un chalet quelconque.
Quelques personnes observaient la scène depuis leurs fenêtres, mais déniaient ce refroidir dans ce froid d’automne aussi glaciale qu’un hiver parisien. Des têtes éparses, des regards subreptices, patientant la fin de la tempête pour ce renseigner du fait divers.
Après il grimpait la colline, marchait rapidement, laissait passer une voiture de police prendre le virage de coin, les feux allumés, recherchant sûrement un suspens trépidant. Plus loin, les employés du palace se permettaient une pause « feu à l’horizon » et prenaient lieu et place au milieu du parking. Les cigarettes aux becs, ils se questionnaient pour savoir si les propriétaires du chalet avaient déjà emménagé en raison de la saison hivernale approchante. Dans ce froid mordant, les toques blanches se transformaient en bonhomme de neige.
La lumière devenait aussi de plus en plus perceptible et quand il dépassa l’espace parking, Franck reconnut clairement le chalet à Block disparaître en lambeau de fumée. Une torche vivante, tout feu toute flamme, que les pompiers du coin tentaient d’éteindre en usant de leurs modestes moyens. Par la même occasion, une chaleur vivifiante l’accueillait, le dirigeait vers cet échec, ces flammes jaunes, blanches, ce spectacle qui laissait aussi supposé une erreur humaine induite par la femme de ménage. Le gaz, peut-être les plaques, voire une allumette. Cette pauvre garce, pourtant si sympathique et libérale, s’apprêtait à passer un sale quart d’heure.
Le feu provenait apparemment des caves, le pire endroit, une fumée charbonneuse s’y dégageait. Dessus, le premier étage brillait comme une lampe incandescente et s’apprêtait à offrir son égal au second étage. Un pauvre chalet en bois brut, se consommant tel un feu de camp de boy-scouts. Des lames jaunes et rouges, une chaleur caniculaire et l’odeur du bois se consumant, un état des lieux reflétant, malgré l’angoisse, un certain charme languissant.
Afin de se rendre utile, le second du caporal de police se postait à l’encontre des passants. Franck, au préavis, voulait lui présenter son insigne, mais il se rebiffa bien vite et se contenta d’un spectacle lointain. Les larmes d’un chalet agonisant suffisaient à Kaska pour ne pas se faire remarquer. Dans cette vallée, tous les blaireaux se reconnaissaient en leurs saints, manquait plus qu’un étranger pour retrouver en lui, le chaînon manquant de la chaîne de montage, peut-être un futur produit du tube cathodique, des médias, de la télé réalité, enfin, assez d’idéologies pour enfoncer l’être et le néant dans l’amnésie totale.

**

Trois heures plus tard, les hommes en terminaient avec le brasier. Une trentaine de pompiers, auxiliaires inclus, s’affairaient à nettoyer ce qu’il en restait d’un beau chalet de milliardaire. En fait, les flammes avaient tout carbonisé et il ne restait plus, en son lieu, qu’un amas de cendres et de détritus noirâtres. Seul deux pans de murs tenaient en place comme des rescapés d’une époque révolue. Des gravats, des meubles noircis, des cendres et de la mousse subsistaient en tant que souvenirs d’une nuit inoubliable.
Une absorption noirâtre tenaillait l’air d’un mépris inexorable.
Malgré son éloignement, Franck aperçut soudainement un regroupement inopiné vers l’ancienne entrée nord de la bâtisse. Cinq hommes s’apitoyaient à porter un bloque à la fois lourd et fragile. Un objet précieux mais encombrant, une masse délicate mais autant dédaigneuse qu’un morceau de faux plafonds en amiante.
Ces hommes, le plus sérieusement du monde, déplacèrent ce bloque vers le centre de la route et le déposèrent délicatement au sol. Après, un pompier déposa une couverture par-dessus et c’est à cet instant là que le petit Franck comprit qu’un corps venait d’être dégagé. Probablement le reste carbonisé de la femme de ménage. Cette pauvre et charmante dame. Elle présentait pourtant bien, ne déprimait pas et comptait vivre sa vie jusqu’à la fin. Mais son destin, à cet instant, venait bien d’en prendre un coup. Son esprit câlin, fausse sainte ni touche, venait de s’envoler à jamais et même si Franck portait en lui un certain remords, il admettait avec ironie n’avoir jamais fait l’amour avec une femme pour la dernière fois.
Plus tard, l’ambulance emportait le corps et Franck dû patienter bien une heure de plus pour qu’un pompier, au retour de son travail, s’arrêta auprès d’un curieux plus pressant qu’un journaliste. Un vieil homme, le flegme fugace et un jeune volontaire à la mine déconfite, pour enfin entendre une langue se dénouer en ce lieu. Un petit jeunet mal dans sa peau, le visage remplit de bouton de l’acné et gêné certes par un grand-père survivant des nuits fauves qu’offrait ce petit village de montagne.
- L’ambulance transportait le corps du propriétaire du chalet.
- Lequel des frères ? Le petit ou le grand ?
- Je ne sais pas ! Ils n’ont pas dit le prénom.
Derrière les montagnes à moitié enneigées, le jour se levait. La température, le feu consumé, redevenait glaciale et n’invitait personne à poindre le nez dehors. Il restait certes quelques blaireaux en mal d’infos au beau milieu d’une route secondaire dont l’issue se terminait probablement devant le portail d’une résidence, mais le reste du monde pouvait, de son côté, dormir, car ce soir là une personne venait de mourir et si le petit Franck n’avait dormis qu’une dizaine de minutes, ses soupçons se dirigeaient déjà du côté de la petite serveuse. La pauvre garce, son bon maître devait en plus la jalouser et elle avait sûrement dut recevoir une bonne branler quand l’homme revint dans sa propriété et s’aperçut du désordre qu’un autre homme avait provoquer. Des stigmates violents sous l’influence d’une fièvre ardente. Des baffes pour se soulager, un pauvre homme jouant au maître et au néant. La proie facile, une petite dame en peine pour traverser la route et un homme au volant d’une Mercedes à cent milles dollars, l’angle de tir idéal afin de soulager sa jalousie à l’encontre de sa femme, si précieuse et si convoité, dont le seul atout résidait à la promiscuité de sa beauté, le réel inaccordable, imperceptible, l’étoile trop lointaine et si enivrante.
Bref, à ce stade de l’enquête, Frank pouvait toujours retourner à l’hôtel et dormir une bonne matinée, car si quelques indices ou preuves existaient, l’heure se précisait à la déconvenue. La femme de ménage pouvait certes avoir été inventée, la belle Uméa demeurait toujours inexistante et une personne de sexe masculin décédait dans l’enfer des flammes. Un homme, peut-être Léonard, voir Robert, en fait plus d’un milliard de dollars s’envolait à jamais et pour l’heure, les prétendants à l’héritage ne se manifestaient guère. Pour Kaska, qui voyait déjà Léonard hériter de son frère et passer par la même occasion de la 356 èmes place à la 140 ème place au classement des personnes les plus riches du monde. Une belle demeure pour renouveler son patrimoine immobilier et du même coup revendre le deuxième paquebot inutile de 43 mètres de longueur. Bref une affaire de fric qui fatigua finalement le cerveau de Franck, le long d’une route grisée mais entourée d’un paysage, malgré tous les scrupules, assez avenant.

# Posté le mardi 30 janvier 2007 17:31

« Franck Kaska » chapitre 5 , Daniel Gindraux , 2003.

Chapitre 5

A onze heure du matin, Franck pénétrait dans le bureau à Logan. Le pauvre empilait les rapports pendants sur son bureau, des pages et des pages de récits à déposer dans la corbeille.
- Il y a eut le feu à la fête foraine du Queens ?
Franck ingurgitait un horrible café tiré au distributeur.
- Un incendie dans le Queens ? Je vais regarder.
L’homme s’assurait en consultant le web. Les nouvelles n’indiquaient rien d’avenant, alors il partit à la cantine rechercher le journal de bled, revint le nez dans le canard, questionnait en passant une secrétaire originaire du Queens. Franck le regardait s’agiter en espérant une bonne nouvelle, mais l’inspecteur s’attardait, laissait la secrétaire s’expliquer de par des gestuelles probantes. Il revint quelques minutes plus tard, la gueule dans le cul.
- La fête foraine a fermé ses portes en 1985, suite à un feu survenu durant la nuit dans le train fantôme. Un homme en est mort, c’était un milliardaire du nom de Block, le père du disparu. Après coup la famille a racheté le parc pour le fermer et a construit sur la parcelle un jardin public.
A cet instant Franck voulut boire une bière, même un whisky, car l’histoire prenait de l’ampleur certes, mais maintenant elle devenait irréelle, surdimensionnée, voire nuisible pour sa santé et son grade social.
Il empruntait le journal pendant que son collègue consultait ses archives. Quelques instants plus tard il palabrait :
- D’après le rapport de police de l’époque, quand les pompiers sont arrivés sur les lieux du sinistre, monsieur Block gisait à terre, un inconnu tentait de le réanimer et ce même homme a profité de la pagaille pour disparaître. La police n’a jamais retrouvé sa trace.
Pendant que Jack imprimait le dossier et partait vers la photocopieuse, Franck en profitait pour disparaître. Il retrouvait très vite la rue, quémandait un taxi le long du trottoir, dû prendre son temps et quelques dizaines de minutes plus tard, il fonçait vers le Queens, retrouvait l’endroit de la nuit, payait sa course devant le parc.
Après il se résout à manger un hot dog devant un terrain rempli d’arbres, de bancs publics et de jeux pour enfants. Le petit restaurateur de la guinguette mobile venait du Sri Lanka, mais parlait couramment l’anglais, à sa place depuis bientôt quinze ans, pour lui ce parc n’avait jamais cessé d’exister et les arbres qui y corroboraient, grimpaient au ciel comme âmes montant normalement au ciel après la mort.
Bref, Franck, cette nuit là, avait halluciné, tout simplement !

Quand il rentrait à l’hôtel, il se renseignait auprès de la réception pour savoir si le chauffeur du taxi de cette nuit là travaillait régulièrement pour l’hôtel et la seule réponse qu’un gentil et docile employé lui administra fut un chiffre presque inventé dénonçant le nombre de taxis pratiquant leur business dans la zone de Manhattan. En fait quinze mille taxis new-yorkais avaient été recensés par la police cette année là. Tant mieux !
Plus loin il refermait sa valise, s’engageait dans un taxi à nouveau sur la nationale en direction de l’aéroport et vers trois heure son avion décollait en direction de l’Europe.

Le lendemain, donc le jeudi, Franck retrouvait l’usine, donc son chef, ses secrétaires et sa place de travail. L’homme n’avait pas bien dormis, s’en remettant sans cesse à cette analyse trop facile, ce meurtre ou cet accident bizarre survenu vingt ans plus tôt dans le Queens.
A neuf heure il appelait son collègue. Son homme, lui, dormait sur ses deux oreilles, on le présentait alors à devenir un jour préfet de Saint-Pierre-et-Miquelon ou même colonel de la section du GIGN.
- Alors, ce voyage en Amérique ?
- A l’Ouest rien de nouveau ! Pour l’autopsie, t’as des nouvelles ?
- Une simple noyade, j’ai presque envie de clore l’affaire tant que la famille Block ne montre pas leurs petits doigts. Ces milliardaires ! Ils ne se protègent pas si mal que cela au sein de notre société, je n’ai toujours pas l’autorisation de lancer un mandat international de recherche.
Franck occultait les yeux de la petite Eva dont son seul plaisir à cet instant résidait à lécher une série d’enveloppes affranchies en destination des DOM-TOM. Les pupilles vertes d’une rousse câline, la peau sur les os et des tâches de rousseurs sur toutes les surfaces de ses jambes. Depuis dix minutes, son regard plongeait en direction du maléfice, à savoir soit en destination du visage à Kaska, soit vers celui de Jean-Max, le collègue du fond ou soit tout simplement vers les pots de fleurs alignés au bord de la fenêtre.
- Par contre, nous avons oublié l’essentielle !
- A savoir ?
- Nous avons oublié l’appartement à Léonard Block.
- Lequel ?
- Celui de Paris. En fait, ils ont en deux. Nous avons investi celui d’Uméa. Celui en location.
- Juste !
Du coup Franck remontait dans l’estime d’un marbre bien établi. L’homme, face à l’annonce, quittait son bureau quelques secondes, revenait avec un mandat à tracer au plus vite.
- J’ai l’adresse. Je passe voir le juge à onze heure, on mange ensemble à midi et on investit à deux heure. Cette perspective te convient ?
- C’est parfais !
Bref, à cet instant, Franck s’éloignait de son chemin et dès son téléphone terminé, se levait et invitait Zorra la rousse à boire un café. Une situation certes cocasse car soudainement, entre ces deux jeunes personnages, un filtre d’amour-propre s’instaura. Une essence jaillit, une odeur de jacinthe s’imposa et une force aussi distincte qu’obligatoire les réunit en moins d’un quart de seconde en face de la machine à café. Les deux êtres certes ne se regardaient pas, mais se comprenaient très bien, ils avalèrent leurs cafés sans se soucier des minutes et des gouttes perdues, avant qu’un valeureux compagnon de route s’éprenne à s’expliquer.
- On mange ensemble à midi ?
- Evidement !
- T’es en voiture ?
- Toujours !
- Alors je t’attends devant à moins quart
- Entendu !
Avant de retourner travailler, Franck passait dire bonjour à l’ordinateur central situé au sous-sol. Il empruntait un clavier de libre et dans cette cave poussiéreuse habitée par une vingtaine d’agents autant vieux que la première machine à calculer mécanique, il demandait plus d’information concernant Uméa Kriten. Le prénom semblait commun, mais par contre le nom de famille tirait ses origines de Suède. Certes l’ordinateur contenait quarante milliards d’informations, celui – ci ne trouvait aucune trace d’une certaine famille Kriten émigrée dans le Péloponnèse au début du siècle. Quant à la famille Block, on notait un petit émigré polonais débarqué à New-York en 1919, un poste de vendeur de saucisses de rues en 1920, marié à une canadienne en 1921, un enfant en 1922 et après une visite au canada, se rendant compte du potentiel forestier de ce pays, à son retour à New-York, il ouvrit une manufacture de cure-dents, un employé et une recette de 300 dollars en 1923, cinq employés et 5000 dollars de recettes en 1925, quatre vingt employés et quatre cent mille dollars de recettes en 1935, pour atteindre en 1945, une recette de trente huit millions de dollars et parvenir en vingt trois ans, à devenir le premier fournisseur de cure-dents des Etats-Unis. Une très belle réussite que l’homme âgé, plus tard transmettait à son fils, qui lui développa l’entreprise pour la transformer en une société offshore implantée, dès 1955, dans plus de 85 pays, aussi l’année où l’homme se mariait avec une femme portant le nom de jeune fille de Kriten, mais avec des origines plus pragmatiques car cette nouvelle fortunée d’un jour passait son enfance en Alabama.
Franck, face à la nouvelle, se réjouit et se permettait même de se congratuler. Le brave garçon ! Le samedi suivant, il retournait chez sa mère manger un cassoulet maison et pouvait dès lors annoncer à sa bien aimée les fioritures d’une vie bien remplie.
Bref, durant l’ascension du fils, ses parents décédèrent, son premier fils naissait deux plus tard et le second fils six après. En 1965, alors que la compagnie fêtait ses trois cent millions de chiffre d’affaires, madame Block décédait suite à un terrible cancer. L’homme d’affaire continuait dès lors à élever ses deux enfants, seul, sans se remarier et vingt ans plus tard il décédait lui aussi, dans un tragique incendie, alors que sa compagnie s’apprêtait à fêter ses huit cents millions de dollars de chiffre d’affaires.
D’après les calculs de l’ordinateur, les deux fils héritèrent de quatre cent millions de dollars chacun, une somme qui grimpa naturellement au fil des ans et qui devait atteindre maintenant, environ cinq cent millions de dollars par têtes de pipe.
Mis à part le fait que le frère à Léonard, donc Robert, ait menti au sujet de sa fortune, aucun indice n’émergeait à la surface de l’iceberg. Les deux frères vendaient leurs parts actions via la bourse et Léonard se mariait quelques temps plus tard avec Uméa Kriten, un jeune mannequin grec en voyage d’affaires à New-York, que l’homme admirait, car elle présentait presque les mêmes caractéristiques physiques que sa mère décédée durant son adolescence. Bref, une brève satisfaction si l’on octroi la fortune perçut lors de l’héritage.
Certes, mis à part ce flot d’informations, Franck se demanda à cet instant si à New-York il eut affaire avec la femme à léonard ou à sa mère. Les deux possibilités convergeaient en un seul point et étrangement, ce monsieur Block n’eut visiblement rien à faire d’autre de sa vie que de se marier avec sa mère et disparaître ensuite sans vraiment laisser d’adresse.
Quant à son compte en banque, Franck calculait très vite la somme disponible chaque mois. En fait, si Franck ne dépensait que son intérêt reçut, sa somme à disposition reviendrait à huit cent milles dollars chaque premier du mois ou plus explicitement à vingt cinq milles dollars chaque début de matinée. Donc juste un petit pécule qui obligeait certainement les deux petites Kriten à revoir la vie selon un code de déontologie approprié en principe aux femmes avides de jouissances standardisées et récursives.
Après, Franck remontait retrouver son bureau, rajoutait cinq pages dans son dossier, buvait un verre d’eau à la fontaine et juste avant midi, quittait humblement sa place et descendait jusqu’au parking inférieur. La pauvre petite secrétaire garait sa voiture au quatrième sous-sol et en plus, l’engouffrait entre deux piliers souteneurs loin des regards et surtout, au beau milieu d’un espace noircit par le manque de lumière. Comme si cette petite Ema comptait profiter à chaque instant d’un viol odieux perpétré par l’un des ses chefs de services !
Son carrosse rouge palissait mais gardait la route. Cette petite dame oubliait aussi de refermer ses portes et Franck profitait pour s’installer. Des sièges en cuir pulvérisés par l’ivresse des nuits arrosées parisiennes. Le temps d’ouvrir le cendrier, contrôler les kilométrages, le niveau d’huile et Ema parvint à se soustraire d’un agent trop prétentieux pour la laisser aller manger avec le plus jeune ouvrier de l’usine.
- T’attends depuis longtemps ?
- Cinq minutes !
Elle installait ses jambes face à l’embrayage, inspectait son maquillage en s’aidant du miroir de parcage.
- On mange où ?
- A la tour Eiffel.
- T’es sérieux ?
- Ce n’est pas moins qui invite.
La femme démarrait, remontait les étages autant rapidement que l’ascenseur principal.
- Alors, c’est un dîner d’affaire ?
- Presque ! Mais rassures-toi, t’es la bienvenu parmi nous.
La voiture sortait du parking, s’engageait sur l’avenue, accélérait entre chaque espace de libre.
- Qui est-ce qui invite ?
- Un copain.
- Il est riche ?
- Influant !
- Déjà ?
- Oui déjà, je l’ai rencontré que cette semaine. Autrement je n’ai jamais pistonné.
Dix minutes plus tard, la petite dame, les pieds au plancher, parvenait au Champ-de-Mars. Ses poils hérissés sous son pelage roux, taché de rousseur envenimait Franck à la considérer peut-être comme sa potentielle femme, deux petits poils de carottes, une voiture neuve avec collé sur la vitre arrière un autocollant du F.C. Sochaux et une petite maison en campagne, un jugement qui convenait parfaitement à l’homme de circonstance malgré tous ses préjugés concernant cette charmante hôtesse qui devait sûrement bientôt fêter son cinq centième mâles. Une vision qui d’ailleurs, ne le perturbait pas.
La voiture garée, les deux êtres empruntèrent l’herbe rase pour parvenir aux colonnes de la tour Eiffel. L’ascenseur, la vue sur Paris mille fois photographiée et le restaurant. Un lux certain pour ce jeune homme qui, en s’annonçant au majeur d’homme, retrouvait le visage d’Uméa, le manteau en peau de lapin remodelé par Gucci, des bracelets en or diamanté, le mari derrière, costard noir signé Versage et s’interrogeant sur son dernier passage dans ce lieu, à savoir accompagné d’une slave lui répétant à chaque seconde son amour financier.
- Monsieur est déjà arrivé, il vous attend à la table au fond, face aux vitres.
Le charmant inspecteur Pixar ne lésinait pas quand il sortait manger son casse-croûte, d’ailleurs il avait réservé l’une des meilleures tables de la place. Une charmante vue sur la Seine, sur les marchants indiens et sur les touristes anglo-japonais. Il épousait aussi de redondance en portant sur lui un complet gris farine taillé mains par un réfugié pakistanais.
De plus un autre personnage l’accompagnait. Franck crut tout d’abord voir le ministre de la défense, mais juste avant de lui serrer la pince, il reporta sa conscience à plus tard car l’homme, depuis une semaine, timbrait à la caisse de chômage. Une affaire bizarre, des pots de vin, des abus de confiance, un hôtel particulier et plusieurs détournement de fonds au profit d’une société panaméenne.
- Votre femme ?
- Non ! Ma secrétaire.
Malgré les aléas de la vie, ce personnage ne souffrait pas, il s’adressa même bien rapidement à la petite rousse. Une courtoisie malicieuse et naturelle digne d’un licencier en droit, avec en prime dix ans au ministère des DOM-TOM, cinq ans au secrétariat de la défense et dix ans aux caisses de compensation des invalides et mutilés de guerre, bref une belle succession de réussites. D’ailleurs il ne rougissait pas et derrière son élan feutré, son élégance calculée et sa bonhomie universelle, il souriait en ne se pressant pas d’étaler sa fortune, qui, d’après Kaska, s’évaluait à douze millions de dollars. Une inertie acquise en moins de vingt ans, car, toujours d’après son approximation, l’homme naissait à Bron et sa réussite ne remettait pas son pedigree en cause.
- Des nouvelles de l’Amérique ?
Avant de répondre, il s’obstina à regarder en travers la fenêtre, le quartier de la défense feutré par la brise, les toits de maisons, les passants promenant leurs chiens le long des quais, vint les trois verres correctement alignés, les trois fourchettes, l’assiette en porcelaine réputée incassable et la serviette signée d’un rouge blanc bleu éclatant.
- L’Amérique ! A l’ouest rien de nouveau. Son frère, son majeur d’homme et son avocat n’ont aucune nouvelle et visiblement ce menu fretin ne les préoccupe guère.
- Nous sommes donc face à trois potentiels suspects.
- Peut-être ! L’agent américain les tient à l’œil, j’en espère d’ailleurs bien plus, mais je ne sous-entends pourtant pas par-là une causalité flagrante de leurs parts pouvant nous amener à dévisager le coupable.
Certes, Franck parlait d’éloquence, recherchait ses mots au plus profond de sa pensée, visitait sa mémoire de mots peu utilisés dans le l’engage courant, les verbes composés par les plus grands écrivains et ses devoirs de grammaire jusqu’ici tenu à l’écart par les velléités de la vie. Mais cette foi semblait pour l’instant à ne servir à rien, car l’ancien ministre jalousait de brillance en bravant la timidité de la fille et ne se préoccupait nullement de cette affaire complètement absurde pour sa volonté.
Par contre, Pixar ne démordait pas moins d’un appétit féroce, d’ailleurs il commandait déjà le vin, une bouteille dernière cuvée, demandait par la même occasion l’origine du calamar géant. Cette bécasse provenait de Russie, une belle mécanique de quarante centimètres de long. Il profitait aussi pour demander à l’assemblé si un belligérant souhaitait le suivre dans sa quête. Mais à cette heure les trois convives préféraient s’astreindre au menu de jour, à savoir un cocktail de cotes d’agneaux, enveloppé d’une sauce aux vermicelles d’acajou. Une entrée en matière tout à fait satisfaisante pour l’estomac à Kaska.
- A Gstaad, rien de nouveau ?
- Je me suis permis de mettre la police suisse sur le coup. Les braves sont heureux de participer à une affaire internationale, ils m’ont d’ailleurs promis de me dévoiler la somme des avoirs de la famille dans leur pays.
- Les cartes de crédit, des nouvelles ?
- Ils vivent avec douze cartes de crédit, huit pour lui et quatre pour sa femme. D’après l’agence américaine, le couple n’a pas dépensé un sous depuis leur départ d’Argentine. Le dernier relevé provient du Sheraton de Buenos Aires.
Pixar adorait visiblement ce pouvoir mêlé à l’argent, ce monde de fortunés et de dépenses exorbitantes. D’ailleurs Franck se demandait qui payait l’addition, il soupçonnait le contribuable, cette vache inépuisable, insouciante des comptes secrets de la nation et des dépenses par procuration destinées à lui rendre certains services dont sa morale, à cette époque là, ne se rendait même pas compte.
Après, l’ex ministre, l’ancien détenu ou l’ancien compagnon de chambré à Bernard Tapi, se tut et laissa la fille tranquille. Cette bonne sœur certes ne demeurait pas moins à attendre plus de ce personnage autant prestigieux pour un journaliste qu’un juge d’instruction. Kaska lisait même en ses yeux, une certaine attention, une affaire à conclure, juste une illusion, un passage dans sa vie ou une histoire à raconter à ses copines et à ses enfants vingt ans plus tard, comme si le politicard se transformait durant ses temps libres en cible mouvante pour midinettes en charges d’une gloire momentanée.
L’on servait aussi le vin et les plateaux repas, les quatre lascars mangeaient à leurs faims et buvaient sans compter. Pixar commandait une seconde bouteille, palabrait sur ses chances d’être promu en première division de l’échelon social, s’imaginait déjà dans un appartement de deux cent mètres carrés sur l ‘avenue Foch, le chien de garde et la voiture garée devant. Une Mercedes rouge éclatante immatriculée au septante cinq et ses enfants derrière à déposer tous les matins au collège privé. Sa compagne toujours à droite, la carte de crédit en signe d’amitié et la boutique d’arts nouveaux en guise de portefeuille. La joie dans tous les foyers, s’interrogeait alors Franck, lui et sa console de jeux plantée en fraction devant sa télévision.
A deux heure, le dessert englouti, les quatre personnages se dirent au revoir. Pixar n’avait rien affirmé de concret et le ministre, en embrassant la petite, sembla confirmer une approche plus vindicative et pragmatique à l’encontre d’une petite rousse rouge flamme. Un rendez-vous en boite de nuit sentait le bouilli, la résolution en seulement trois actes, à savoir l’approche, la confirmation et le final, comme au firmament d’une réussite à la fois politique, sociale et morale. Du tout cuit !
Ils se séparèrent en bas des pieds de la tour Eiffel, Pixar emmenait son hôte vers sa Laguna noire, parquée sur une case réservée aux handicapés et Franck en profita pour ramasser sa belle par le bras, une petite marche sur les champs afin d’accélérer la digestion.
- Viens, allons vers l’ail sud, j’ai besoin de faire mes besoins.
- Je t’attends dehors.
- Non, suis-moi.
Franck enlevait la petite d’un caprice douteux, mais celle-ci ne réagissait toujours pas, se laissait convaincre et suivait son homme comme si le temps était venu pour une promenade dominicale.
Trois marches permettaient d’accéder à de robustes chambres dont un vieux carrelage gris remplissait tous les murs. Un endroit aussi calme car réservé uniquement aux employés communaux. Une palissade en brique rouge mauve, crépité par le temps, le gèle, le dégèle, la chaleur, le soleil et le pipi de chat des gens atteints de gastriques aiguës.
Comme la fille suivait, Kaska la transposait, l’invitait à une nouvelle exploration, pénétrait dans un cabinet en l’obligeant à ne pas se soumettre à certaines réticences. Mais la petite comprenait rapidement et l’autorisait à enclencher la vitesse supérieure. D’ailleurs elle refermait elle-même la porte derrière elle, se sentant dès lors hors d’usage concernant sa fonction publique.
A cet instant, Franckie s’engouffra dans une transe inhabituelle pour son cursus et aussi pour son âge, déroba cette personne d’un regard malicieux et l’emmenait au pêché originel en la décapitant avec le glaive du roi Arthur. Cette petite douce soulevait sa jupe, baissait sa culotte et écartait ses cuisses autant facilement qu’une patiente chez le gynécologue des stars d’Hollywood et de la reine d’Angleterre. Des tâches de rousseurs embrasées autours des ses entrejambes, des mollets tendus et une bouche câline, dévisagée par un sourire fustigé, presque trompeur.
Cette tigresse ne démordait pas moins à lui débouter sa chemise et à lui baisser sa braguette. Une tendresse particulière dans ce cloître asservit d’un parloir pour ténébreux s’exprimant à mi-voix aux générations de mouches qui ont bâtit cette tour. Le soleil levant du Japon au couché de soleil californien, cette frénésie perdurait, enfiévrait sa prouesse d’homme pudique. Le choc des civilisations, des cultures, des dépendances et des points communs souvent marqués par des objets autant simples que la courroie de transmissions et la roue dentée.
La femme l’embrassait sans gêne, se dévisageait et exposait enfin sa vraie facette, sa garce qui se cachait derrière son teint tapageur. Elle s’entretenait avec son bas ventre, le léchait abondamment, se relevait ensuite au devant de ses rougeurs et de son tempérament. Une tigresse avec un estomac remplit de gazelles.
- Tu le sais très bien, ici tu ne récolteras pas le fruit de ta réussite ! Tu te démanges à chercher la source alors que l’essentiel est ailleurs. Exploses ! Veux-tu ! Enfonces-toi dans les entrailles de la simplicité, recherche cette solution plus facile à déplorer qu’à apprécier. Comme si tu me le demandais, tu voix mon but n’est pas d’enfanter avec toi !
- Pardon ?
- Quoi ?
La fille venait de parler, mais s’obstinais néanmoins à apprécier sa corpulence, elle léchait ses poils sans démordre. Sa langue s’imprégnait de salive, s’épaississait d’une couche palatalisée, virant gentiment vers l’âcre. Le goût, restait l’odeur à exporter !
- Tu ne viens pas de causer là ?
- Non ! Je n’aime pas.
Elle empoignait son slip, le plissait vers le bas. Selon sa parole, la petite dame n’aimait pas causer durant l’acte, mais ne déniait néanmoins pas à ouvrir grande sa bouche, petite câline douce, la fraîcheur dans les gencives, elle affirmait volontiers n’avoir rien affirmé de concret, ni même de conséquent. Une voix tonitruante, avalant des mots sourds, aux verbes acidulés, inhibés d’élixir, de raisonnements réservés à son tempérament propres et pour Kranck, nullement aux devoirs d’une portée précoce. Donc le grand mystère !

Une heure plus tard, le couple retrouvait l’office. La fille le laissait et Kaska demandait audience à son patron. Le capitaine Raboud digérait trois plats chinois ingurgités en trente minutes, lisait les nouvelles quand son jeune premier s’installait en face du bureau.
- Puis-je partir à Gstaad ce soir ?
- Accordé ! Je te réserve une chambre à l’hôtel des postes.
Le temps de ramasser ses affaires et Franck retrouvait l’arrêt de bus le plus proche de l’office. Un ticket et départ en direction de l’appartement du disparu.
En fait le pauvre gars revenait à la case départ sans même passer par le « Start », car un appartement cossu l’attendait en face du Champ de Mars. Il retrouvait certes la tour Eiffel, mais depuis l’arrêt soixante-neuf il dût pratiquer une centaine de pas pour rejoindre un immeuble rembourré d’espièglerie, des pierres colossales comme soutient au privilège et des balcons fleuris afin de nourrir toute la famille du jardinier.
Un agent de police gardait l’entrée principale. Il venait, visiblement, juste de s’installer, car aucune tambouille du genre traînait dans les parages, comme l’est d’accoutumé à chaque poste en fonction devant les ambassades africaines et orientales. Un paisible bonhomme autant chétif que stérile, calme et sérieux, gardant l’entrée à la manière d’un concierge devant le préau d’une école primaire un beau mercredi après-midi.
- L’inspecteur Pixar est à l’intérieur ?
Comme si l’homme s’y attendait !
- La section du G.I.G.N. vient de partir, l’inspecteur Pixar est encore là haut avec ses hommes. Au cinquième.
- Merci.
Le hall restait calme et n’avait pas été investit par la concierge. Une place tellement propre où l’on pouvait être tenté d’y allumer un cierge ou demander la direction du terminal deux au balayeur de service. Franck grimpait jusqu’au cinquième par l’escalier, toquait à la porte. Trente secondes plus tard un agent intervenait.
- Il est occupé Pixar ?
- Entres !
Pixar l’attendait, l’apercevait depuis le salon. Une chambre forte de meubles rustiques achetés au prix fort aux bazars de luxe proche du parc Montsouris et une belle cuisinière américaine vendue trois fois sont prix aux discounters de Montrouge.
- Il n’y a personne !
- Des documents ?
- Mes hommes cherchent.
- Des habits féminins ?
- Je ne sais pas, faut aller voir !
- Allons – y !
Au devant de cet espace, les deux hommes se demandaient comment des gens pouvaient vivre dans un décor pareil. Le cadastre certifiait un appartement de six cent mètres carrés, compris une piscine de quatre vingt mètres carrés, une salle de sport et une salle de billard. Un ensemble tellement élégant que les deux agents le contemplaient comme s’ils arpentaient les couloirs d’un musée d’art décoratif. Des meubles de style pour des bibelots souvenirs de voyages lointains et des cadeaux symboliques offerts par des proches autant riches qu’eux.
Un symbolisme surpassant la réalité de l’ouvrier, une vie gagnée par le pouvoir et l’insouciance à l’encontre de ce petit peuple, cette société qu’ils ne côtoyaient pas mais qui les rémunéraient au prix de leur capital.
- Des cadeaux de mariage.
- Un bon paquet, deux milles convives ont été invités à leurs mariages sur l’île de Rhode, de quoi faire pâlir nos petits mariages locaux dans les salles de restaurants de Seine Saint-Denis.
Ils parvenaient à la chambre, un délicat mélange de bois robuste et d’aggloméré. Plusieurs armoires, des tiroirs en chêne et un lit en baldaquin d’une banalité précaire.
- Des robes ! Une bonne cinquantaine.
- Elle habite bien cet appartement.
- Juste !
Bref, les deux hommes découvraient une cellule sans grandes importances concernant leurs dévolus et Franck, dix minutes plus tard, saluait le groupe et se retirait. Il retrouvait l’air libre avec sa gratuité et marcha promptement vers l’arrêt de bus. Le temps de filer chez lui ramasser quelques chiffons non repassés et l’homme repartait en direction de la gare.
Durant son périple sa mémoire vacillait entre l’insouciance de cette jeune femme et l’intolérance de ces familles fortunées, projetées dans un univers où tous les usages leurs étaient acquis par la loi. Un jour il avait lu un article, certes écrit par un gauchiste, constatant la disproportion entre le capital nécessaire à l’économie et le capital réservé à la fluctuation. Il prenait une forêt noire comme exemple, deux tiers appartenaient aux grandes fortunes et un tiers servait à l’utilité publique, donc au bon fonctionnement de l’économie, donc aux salaires, aux taxes, aux investissements et aux retraites, le moulin de la Galette plus précisément. Pour aller plus loin, si un salarié recevait cent dollars, à plus grande échelle le calcul se déduisait à cent milliards, l’homme dépensait selon ses besoins, payait ses impôts et ses biens, la distribution s’étalait aux divers offices, commerces et manufactures, pour terminer, en fin d’année, à un résultat de nonante huit dollars. Plus, malgré la diversification de l’utilisation de son argent, deux dollars terminaient dans les poches des grandes fortunes. Donc une disproportion flagrante car au début de l’année suivante, l’homme ne pouvait recevoir que nonante huit dollars pour son travail accompli, car deux dollars s’évanouissaient dans les caisses des compagnies offshores. Donc, si l’état ne désirait pas retrouver le nonante pour-cent de sa population au rang d’esclaves au bout de cinq ans d’existence seulement, ses obligations résidaient aux nécessités des employés en fabriquant chaque année ces fameux deux dollars, afin de retrouver ce nombre de cent. Mais ce problème lié aux nécessiteux laissait émerger une autre altercation à l’économie, car en augmentant la valeur de départ de cette fortune, le résultat ne revenait pas à cent dollars, mais à cent deux dollars, deux dollars sujet dès la seconde année à l’investissement, une rentabilité basée sur un intérêt et un intérêt basé sur un travail, donc celui de l’ouvrier tout simplement. Bref un rapport de force complètement déséquilibré car chaque année les fortunes s’amplifiaient et chaque année l’ouvrier pouvait ce contenter du minimum en rapport avec sa fortune, donc à la base un appartement et un terrain, après une location d’appartement et un crédit rapide, enfin pour terminer un dispensaire social et une soupe aux choux. La fin des haricots car à force, les millions accumulés par le riche réduisaient les petites personnes à retourner au temps du fouet. Le retour aux sources, ce jadis où tous les êtres comprenaient qu’une seule économie subsistait sur cette terre, on l’appelait tantôt capitalisme, communisme ou féodalisme, mais vivait en nous d’une témérité persistante.
C’est en Suisse, sur le chemin de Gstaad, dans le wagon de queue du train de montagne, qu’il comprit l’infortune de sa personne. Car même s’il avait à moitié lu l’être et le néant de Sartre, il se demandait si sa vie ne s’argumentait pas de bon sens. Comme si une âme bien charitable lui offrait des billets premières classes, des appartements en chaque coin du monde, le prix d’un cinq étoiles comme bagatelles d’épanouissement et un compte en banque alimenté régulièrement. Il imaginait cette vie, ce faste, dénombrait le nombre de passe-temps à exercer, le nombre de pays à explorer et le nombre de femmes à pouvoir rencontrer, mais même si son rêve ne s’éteignait jamais, il n’oubliait pas toutes ses fêtes et ses galas organisés rien que pour leurs beaux yeux, des nuits fauves que le tout à chacun se permet d’organiser une fois dans sa vie lors du premier mariage, des festivités mondaines et certes des occasions immémoriales pour imbiber leurs foies d’alcool pur souche. Il se demandait alors si tous les riches, dans leurs demeures, s’enfonçaient dans le méandre de cet alcool. Un petit verre de whisky pour l’apéro, pour l’entraînement, juste un pour la route.
Au soir il arrivait dans ce petit village de montagne noyé dans le froid, des échoppes encore allumées au fin fond d’une vallée, une pluie fondante, de la bruine, des chalets résidentiels fermés pour l’automne, une rue vide, qu’une petite rue, autant chère qu’une boutique donnant sur la rue de la Paix.

# Posté le samedi 27 janvier 2007 05:01

« Franck Kaska » chapitre 4 , Daniel Gindraux , 2003.

Chapitre 4

Le lendemain il emménageait dans ses quartiers à sept heure. L’homme voulait travailler. D’ailleurs il passait remplir le formulaire d’entrée à la réception, se qualifiait lui-même comme agent spécial, le questionnaire n’indiquait rien de précis concernant son titre précis au sein de l’entreprise et l’homme ne mentait que trop rarement pour raconter des histoires loufoques à la secrétaire électronique responsable des entrées et sorties dans l’immeuble. D’ailleurs elle gérait aussi les salaires et son cursus l’interdisait de demander moins qu’un salaire normal bien rémunéré.
Quand il remontait, en sortir de l’ascenseur, son chef, si brave, l’interpella depuis son bureau. Des vitres propres l’interpellant, l’être pouvait observer son monde en un clin d’œil.
- Tu pars pour New-York ! Le billet et l’adresse sont là devant.
Le brave téléphonait, s’en remettait aux gestuelles. Pour Franck, un billet représentait énormément de chose, il n’avait jamais mis les aux Etats-Unis et encore moins à New-York, c’était donc tout dire.
- Partez seulement, vous lirez vos instructions dans l’avion.
C’était ainsi ! Le vol était prévu pour dix heure, alors Franck ne perdit pas de temps, il quitta son patron, vida son tiroir pour ramasser son unique dossier et vingt minutes plus tard il passait chez lui pour ne pas oublier son passeport. A neuve heure vingt il retrouvait l’aéroport de Paris et à dix heure moins dix une hôtesse lui proposait d’attacher sa ceinture dans la cellule des premières classes. L’homme n’avait auparavant jamais pris l’avion et son appréhension envers les fêtes foraines désenchanta sa personne à grimper sur la grande roue, mais dès qu’on lui servit le champagne il se sentit très vite mieux et s’apaisa allègrement au gré de la brume qui dénaturait vaillament sa jolie ville lumière.
Dans son essence il s’endormit presque, mais son hôtesse particulière, une petite rousse mi-quarantaine, lui remit son affaire en son cursus quand, vingt minutes plus tard, elle lui déposa devant sa personne le plateau repas autant garni qu’une fête Givaudiènne. Cette femme devait avoir facilement vingt ans de carrière et surtout de vols derrière elle pour l’interpeller par son prénom, une notification très importante car il se rendit compte à cet instant que sa voisine n’était autre que Karen Mulder en personne. Enfin une petite annotation dans sa vie d’HLM.
Cette blonde aux traits très fins avalait sa viande sans reproches. Mais même si le vol ne devait durer que six heures, Kaska, à la fin du repas, au lieu d’attaquer en sa funeste demeure, se remit au travail en ouvrant son dossier.
Son chef l’ordonnait d’aller consulter les réseaux de police américains et surtout aller interroger le maître d’hôtel de la famille Block. Un voyage de deux jours, une chambre d’hôtel sur Broadway Avenue et encore l’adresse de l’avocat de la famille, enfin tranquille !
Plus loin le vol s’acheva en Whisky tassé offert par cette même hôtesse. Elle lui laissait même au passage son numéro de téléphone. Cette bonne disons le, prenait Kaska pour un riche héritier en pleine crise d’adolescence, bref elle voulait baiser avec plus aisé qu’elle.
Arrivé à New-York, Franck salua sa compagne de voyage sans pour autant lui demander l’heure et filait selon la consigne à la station de Taxi. La ville n’offrait pour l’instant rien d’intéressant qu’une brume noirâtre et des couloirs gris d’aéroports. En fait, selon Jean-Paul Sartre, le néant.
Un afro-américain, comme de coutume, lui ramassa son sac de sport ou de voyage, Franck lui indiquait aussi du doigt le nom de la rue recherchée sur son calepin et le taxi man se mit en route.
L’intérieur de sa vieille voiture puait l’huile de vidange comme celle de l’oncle Tom de Bourg en Bresse, enfin tout cela juste pour dire que les bagnoles se ressemblaient toutes.
Le tracé l’amenait sur l’autoroute de contournent et dans une banlieue se réveillant la tête dans le smog, et avec toujours ce même cortège d’ouvriers, arrêté par la police pour contrôle de routine, les bouches dans les ballons en cas d’alcoolémies aiguës et les mines d’endormies au volant. Mais le plus probant dans l’histoire, restait cette ville gigantesque dépravée par des immeubles abandonnés, avec au passage des quartiers flambants neufs et des zones industrielles dépourvues de production. Le mythe rebaptisé par la corrosion, l’oublie et le froid, et desservie uniquement par des métros colorés en des allures de frissons et des voitures banalisées fonçant à toutes allures, les feus allumés comme des sapins de Noël.
- Are you loving NY ?
C’était le chauffeur, en terminant son petit déjeuner. Du pain cake au beurre et avec un doigt de confiture aromatisée à la fraise.
- Yes, I’m doing !
Après, la voiture traversa le pont suspendu donnant le passage entre Brooklyn et Manhattan. Un décor certes meilleur pour la vue, car Franck put enfin apercevoir ce qu’il rêvait depuis tout jeune, à savoir les buildings de la grande pomme. Des tours se profilant à perte de vue et encombrées certes par d’énormes panneaux publicitaires lui rappelant à chaque fois un produit de consommation qu’il utilisait dans sa vie de tous les jours. Une salve pour son émoi, car depuis le temps qu’il aspirait à ce présenter par là, il dégustait enfin, derrière sa vitre, ce fruit sec à pleines enjambés.
Plus loin la voiture bifurqua, traversa plusieurs gros pâtés de maisons, se retrouva même, un cours instant, dans un embouteillage avec vue sur Madison square et après facilement deux heures de conduite, l’homme s’arrêta en face d’un immeuble autant cossu qu’une forteresse.
Ce personnage, autant calme qu’un arbre mort, lui demandait de ne pas traîner. Franck lui versait aussi, et en prime, un pourboire de dix dollars. Muni de ses affaires, il traversa ensuite le gigantesque corridor central, grimpa jusqu’au quarante deuxièmes étages, et se présenta, les jambes alourdies par le voyage, à la secrétaire de l’avocat de la famille Block.
- Prenez place !
L’avocat se prononçait avec un léger accent québécois. Un barbu, la quarantaine, une allure sportive, le col alourdi par sa réussite universelle et sûrement une inscription licite au rotary club du coin.
- Vous désirez un jus de fruit, un verre d’eau ?
- Non, merci !
Il ne fallait pas souffrir d’agoraphobie pour vivre en ce lieu. Ses meubles représentaient sûrement sa fierté canadienne, car leurs volumes semblaient ne pas passer les portes aux gabarits normaux, mais par contre ne prenaient nullement le pesant sur l’étendu dont les vitres avaient vue sur la dix-huitième Avenue et son trafic insensé d’humains.
- Moi je vais néanmoins me servir un petit verre de jus de mangue, ma petite gourmandise.
L’homme se levait, ouvrait la porte de son bar, se servait. Un pêcher mignon qu’il disait, l’homme aux dos droits, le verbe à l’affût, jamais de cigarettes, que du sport, un verre de vin tous les quatre jours et pas un gramme de sucre en complément. Bref, la réussite parfaite. Il ne lui manquait plus que l’amant de sa femme, une inspection du fisc l’amenant droit en faillite personnelle, une fille droguée et une ancienne secrétaire lui réclamant du beurre pour son silence. Bref, la suite.
- Qu’est ce qui vous amène ?
- Hier matin nous avons retrouvé le cadavre d’un homme gisant dans l’appartement parisien de monsieur Léonard Block.
Par principe, les avocats ne se laissaient jamais surprendre par la mort des autres.
- Je n’étais pas au courant. Qui est-ce ?
- Nous cherchons à le savoir.
- Donc ce n’est pas mon client, monsieur Block !
- Non. Le signalement ne correspond pas.
- Vous avez constatez des traces d’effraction, de bagarres ?
- Non ! Aucune.
- Comment est-il mort ?
- Par noyade, dans la baignoire.
L’homme prenait déjà des notes, demandait le dossier de la famille Block à sa secrétaire via l’Interphone.
- D’après le valet de chambre de monsieur Block à New-York, madame et monsieur Block sont introuvable depuis six mois.
- C’est coutume chez les milliardaires. D’ailleurs cela les regarde.
- Nous le recherchons néanmoins. Vous savez où se trouvent-ils ?
Son verbe ne ternissait en aucune manière l’ambiance du lieu. Franck, pour fêter son deuxième jour de travail, voulait juste rentrer directement dans le vif du sujet.
L’avocat ne répondait pas, sa secrétaire lui déposait le dossier devant lui, repartait en gambadant, se préparait pour ainsi dire à sa pipe du soir.
- Pouvez-vous me dire si votre client a de la famille et qui est ce qui dirige la société ?
L’être réfléchissait, mais pour faire plaisir à son hôte revenait au dossier.
- Il ne dirige plus la société. La majorité de l’actionnariat a été vendu, il y a dix ans à une compagnie. La fortune a été divisée entre les deux frères.
- Le second frère, il habite dans la région ?
- Il habite tout près d’ici.
- A qui revient la fortune de monsieur s’il décède ?
- Je ne suis pas en mesure de vous le dire, le secret de ma profession me l’interdit.
Bref, mis à part son silence, rien de nouveau. Son client pouvait disparaître, l’avocat se retrouvait avec du travail pour six mois, alors la vie pouvait conjurer son sort, il s’en moquait, visiblement son voilier battait de l’air au port et son dimanche se préparait à être valeureux. Il lui indiquait néanmoins de l’adresse du frère, lui demandait de lui rapporter tous nouveaux faits à l’enquête et le remerciait en achevant son jus de fruit.
Vingt minutes plus tard Franck retrouvait cette rue noire de monde. Au détour de deux avenues il pointait son regard au plus loin de sa vision, repassait en marge son idée préconçue que cette ville pouvait lui fournir, mais même s’il s’attendait au pire et au désordre, il se rendait gentiment compte que la population donnait moins de mine qu’elle se prétendait. Les gens passaient, trépassaient, cherchaient à se différencier des uns des autres, mais au finale se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. L’un battant l’autre d’éloquence au chambardement d’une position de toute façon inégale et à tous les coups disproportionnés. Bref, une population, de toutes les manières possibles, incontournables.
Franck traversa une avenue, il visitait, devait dire le bonjour au frère du chaînon manquant, mais même si un froid persistant empêchait l’allégresse des corps, le charme restait présent, alors il en profitait, flânait comme un funambule. Une seconde avenue, plusieurs buildings et soudainement, presque dégagé de ce marasme, de ce flot d’humains, un visage tendre que Franck semblait reconnaître, s’extirpa. La fille donnait l’impression d’attendre le bus ou l’amant qui ne viendra jamais, sa coiffe noire flottait légèrement sur une veste fournie par un grand couturier, un sac à main en cuir brun foncé, des bottines à tallons rallongés et un regard placide, tendance lunatique. Kaska ne pouvait faire autrement qu’aller à son encontre.
- Salut ! Tu te souviens de moi, on habitait dans le même quartier à Paris.
Le guignol s’attaquait aux plus grands play-boys de la planète, dans ce décor Massimo Gargia faisait défaut, ce docteur en drague faillit à la brimade, car la fille le dévisagea au plus vite telle une ancienne amante d’un soir redevenue vieille fille.
- Qu’est ce que l’avocat à raconter ?
A cet instant Franck se rendit compte que la fille l’attendait. Son teint blanchâtre l’interdisait de sourire et sa froideur jouait au faucon de nuit, elle pouvait d’ailleurs pleurer tant son charisme paraissait figé.
- C’est bien vous madame ?
L’homme restait sans voix, car la fille le connaissait et pire, elle devait l’avoir suivit car elle devait sans doute savoir beaucoup de choses concernant sa personne.
- Allons déjeuner, il fait trop froid dehors.
La dame avait sûrement réservé une table dans un petit snack vingt mètres plus loin car c’était la seule table de libre en ce lieu. Un style de restaurant où les frites remplissaient tous les esprits. Un endroit gras, mais néanmoins replis de vie.
La belle s’assit gracieusement et déboutonna capricieusement son manteau afin de laisser entrevoir sous un pull en laine, un corps sûrement moulé à la perfection. Des mains froides, les ongles de couleur mauve et une envie de café noir.
- Je n’y comprends plus rien du tout. Comment se fait-il que vous me connaissiez ?
Son regard froid et placide n’altérait en rien sa beauté. Un brin de ressemblance avec Isabelle Adjani, des yeux bleu azur sur fond blanc mat.
- Il ne vous a rien dit ?
- Non ! La langue de bois.
- L’hypocrite !
- Votre mari, où est-il ? Quelle est l’identité de l’homme retrouvé dans votre appartement parisien ?
- Renseignez-vous peut-être à Interpol. Faites votre travail. Quant à mon mari, je vais essayer de voir.
- Donc vous n’avez aucune idée de l’identité du cadavre ?
- Non.
Le serveur s’intercala entre deux, la femme commanda juste un café, l’homme, malgré sa faim pesante, se concentra uniquement sur le sujet et commanda de même.
- Je reviens.
- Pardon.
Mais la prestance de la femme refoula son réquisitoire à un interlude obligatoire et rebiffa sa présence au plus profond de son siège. Eva se levait effectivement et quitta rapidement le lieu pour rejoindre les cabinets.
Deux minutes plus tard le serveur déposait les tasses sur la table. Franck, en sa fierté, patienta quelques instants, de longues minutes infranchissables et avec, comme vue, des passants pressés par le froid et le stress.
Plus loin, après huit minutes, Franck décidait à se lever. Il sentait cette pression et cette infortune lui tomber dessus, marchait jusqu’aux toilettes, ouvrit la porte des femmes et se rendit très vite compte que le lieu ressemblait au désert d’Arizona. La petite dame lui avait effectivement joué les entourloupettes réservées au dernier de la classe et au plus grand des grands bleus. Alors il revint sur ses pas, retrouvait même la porte de secours, la ruelle de service débordante de poubelles et des murs sales, juste un regard au loin avant de discerner une voix l’attaquant par derrière.
- What are you doing here ?
C’était le cuisinier. A chaque fois que la porte s’ouvrait, la cuisine en était informée. Franck lui demandait alors si c’était la deuxième fois qu’il se déplaçait et l’homme confirma clairement qu’on venait juste de le déranger en plein midi.
Après, Kaska retrouvait sa table, buvait sa tasse, commandait encore le menu, mangeait sans à priori et trente minutes plus tard quittait le lieu en emportant le manteau de la belle dame.
Comme la fille avait disparu, il n’avait donc plus rien à attendre là, alors, avant de filer à l’agence américaine, il se dirigea vers le lieu de résidence du beau-frère, il n’habitait pas très loin et en marchant vers l’endroit Franck posa même le doute au sujet des distances soi-disant éloignées entre chaque point de ralliement que l’Amérique se constituait dans ses fabulations. Bref, une ville toute petite car toutes les adresses semblaient converger au même endroit.
L’homme habitait un vieil immeuble peu cossu proche de Central Park. Au vingt cinquièmes étages plus précisément. Au beau milieu de l’après-midi, Robert Block pouvait ne pas être présent, mais en principe, comme l’homme ne travaillait pas et un froid persistant régnait sur la ville, les chances de réussite se majoraient.
Trois coups de sonnettes et la porte se déverrouilla avec réticence. Une tête minuscule, la mine défait, les jambes lourdes, les bras ballants et un peignoir humide. L’être sortait de la douche, il dût finir la nuit à coups de whisky à gogo tant son charme palissait de frayeur, il manquait du même coup, l’employé à madame Claude au fond du canapé pour l’accompagner à dépenser son argent.
- Vous désirez ?
Franck lui présenta son insigne. Monsieur Robert le laissa alors passer et sans réticence lui proposa de s’installer au canapé du salon. L’appartement mesurait deux cent mètres carrés, peut-être plus. Le salon, autant rustique qu’un appartement parisien du septième arrondissement, mesurait l’effroi des nuits gargantuesques de millionnaires dans le déclin. La table du salon avait été investit par des bouteilles de champagne à peine consommées ou vidées depuis bien longtemps. Mais par contre une odeur très sobre y régnait, un indice significatif prouvant l’entretien permanent du lieu par de gentilles portoricaines travaillant à cinq dollars de l’heure.
En ce lieu, une femme se présentait au nom d’Ana, elle regardait la télévision en dégustant du caviar pas frais, son peignoir en selle, le saluait à peine, mais l’autorisait néanmoins à s’asseoir à ses côtés.
L’homme se laissait à désirer.
- En quel honneur ?
- Je viens de Paris. Hier la police criminelle a découvert un cadavre dans l’appartement parisien de votre frère. Depuis, nous essayons de découvrir son identité et nous recherchons aussi votre frère afin de l’en informer.
- Pourquoi ? Il n’est pas chez lui ?
- Nous n’arrivons pas le joindre. Aux dernières nouvelles, il se trouvait en Argentine.
- Je sais qu’il y est allé, il y a six mois. Depuis lors je n’ai eu aucune nouvelle de sa part.
Robert s’installait en face de lui, à côté, par contre, la fille ne semblait pas comprendre le français.
- Donc, en résumé, mon frère a disparu et un cadavre a été retrouvé dans son appartement à Paris.
- Tout à fait.
- Vous avez essayé à son chalet de Gstaad, à sa villa de Miami et à sa villa de Cannes.
- Oui.
- Personne n’est présent ?
- Non.
En fait, hier, la police de Cannes avait pris le jardin de la demeure d’assaut, les employés du Palace de Gstaad entretenaient son chalet et confirmaient être en la possession d’une maison vide. Il restait la villa de Miami, la police fédérale devait y faire un tour durant la journée.
- En principe votre frère vous tient-il informé de ses déplacements ?
- Parfois. Nous nous voyons en moyenne trois fois par années. Une fois durant l’été à Miami, une fois avant les fêtes de Noël et une fois chez notre banquier en janvier pour définir la somme de nos rentes mensuelles.
L’homme sentait la cocaïne à vue d’œil. Toute sa ressource pécuniaire devait filer aux mains de son dealer. Il se servait un nouveau jus de fruit.
- Vous savez, nos vies ne se ressemblent guère. Mon frère voyage beaucoup et moi je préfère la stabilité. D’ailleurs, pour preuves, en dix ans j’ai augmenté mes ressources mensuelles de trente pour-cent alors que lui, il est resté à la somme initiale. Pourtant, il perçoit cent quatre vingt mille dollars par mois. C’est vous dire. Il réussit à dépenser cette somme chaque mois.
- Il ne manquerait plus qu’il ait des dettes !
Franck tentait l’humour et son interlocuteur trouvait même à sourire. Car il venait de lui dévoiler un secret très important, à savoir sa fortune. Un calcul simpliste que Kaska se dépêcha très rapidement de résoudre. En fait, si Léonard Block percevait un taux d’intérêt moyen de trois pour-cent par année, son capital s’élevait à septante cinq millions de dollars et celle de son frère à nonante millions de dollars.
- Le but de votre de vie est d’atteindre les cent millions de dollars afin d’être inscrit dans le hit parade des plus grosses fortunes de New-York.
L’homme souriait encore. Un rire vivant d’alcoolique médusé. Franck revenait à ses oignons.
- La femme de votre frère. Vous la voyez souvent ?
- Deux fois par années, pas plus.
- Vous l’aimez ?
- Je n’ai rien contre elle.
- Elle est dépensière ?
- Autant qu’une femme.
Cette fois Kaska souriait.
- Est-ce que vous l’avez vu ces derniers six mois ?
- Non ! Je sais qu’elle l’a suivi en Argentine.
En bref, Kaska n’avait pas beaucoup de chose à lui demander. Il voulait juste savoir combien la fille lui coûtait, mais ce propos n’était pas convenable.
- Avant de vous laisser, puis-je vous demander leurs numéros de cédulaires ?
- J’en n’ai aucune idée, nous utilisons nos téléphones fixes.
Dix minutes plus tard il quittait le lieu. L’homme lui offrait un verre de champagne et un pain au caviar. Ce radin de la vie pouvait se le permettre.
Léonard Block habitait à dix pattés de maisons. Un immeuble allongé d’une hauteur bien moins compliquée que les autres. Un appartement aux douzièmes étages, une grande porte massif, une sonnette.
Son valet, à cette heure, devait travailler, ramasser la poussière au cas où son hôte parviendrait à retrouver son logis. Les cinq coups de sonnettes spécifièrent un embarras certain du maître de maison remettre les cousins du salon en bons uniformes.
- Bonjour monsieur, vous devez être Igor ?
Un grand blond, chétif, d’allure slave, s’imposa avec parcimonie. L’être devait avoir le même âge que son maître, un beau gosse, sûrement l’amant de madame et de monsieur en même temps.
- Vous désirez ?
- Puis-je entrer ? Vous vous souvenez de moi, hier, nous nous sommes entretenus par téléphone.
Il lui imposait sa carte, le poussait, l’obligeait presque à le laisser entrer.
- Comme je vous l’ai dit, mon maître n’est pas encore rentrer.
- Allons Igor, ne jouez pas l’esclave.
Franck ne se gêna pas, pénétra directement dans le salon, demanda à l’hôte de refermé la porte.
- Est-ce que madame est déjà rentrer ?
- Madame et monsieur sont partis depuis six mois.
Le salon présentait des allures de terrain de foot. Six grandes vitres face à central park, quatre télévisions, huit sofas, cinq fauteuils et deux cheminées, de quoi réchauffer toute la planète.
- Combien y a-t-il de chambres dans ce meublé ?
- Douze chambres, la cuisine incluse.
Ce serviteur de tous les instants se voyait docile, n’osait pas lui refuser la visite, comme si cet étranger devait avoir peur pour son permis de travail qu’il ne possédait pas. Il lui demandait de le suivre, lui présentait la cuisine américaine, la salle à manger, la salle de sport, le bureau de monsieur, les chambres d’amis et enfin, la chambre nuptiale. Un espace calibré pour un amour trop plein, un grand lit enrobé d’une toile satinée de couleur bleu azur, encore deux sofas et derrière, une porte donnant sur une chambre servant uniquement pour l’emmagasinage des habits de soirées de madame.
Il restait encore la salle de bain rose acajou de vingt mètres carrés. Une grande baignoire propre comme de l’eau de roche et une bouteille d’un litre de parfum sûrement offert par l’oncle Tom.
- Votre chambre. Où est-elle ?
Le servant lui répondait en la présence d’une acrimonie certaine. Il lui demandait de le suivre. En fait, il ne possédait pas d’appartement, mais juste une petite chambre de bonne à l’intérieur même de l’appartement. Il ouvrait la porte presque honteusement. Un espace détente de quinze mètres carrés détenant qu’une armoire, un lavabo, une petite table et un lit simple. Une femme aussi, si trouvait, la pauvre patientait assise sur la seule chaise du square. Une petite gamine de dix huit ans à peine, la mine défaite, le regard frustrant et des taches de rousseurs sur le nez.
- Venez, vous deux ! Allons nous nous installer au salon, nous serons bien mieux.
La petite, passible suivait sans trop rougir, mais par contre, l’autre, se transformait gentiment en poissard fugueur n’ayant jamais réclamé deux sous à quelqu’un durant toute sa vie. Le groupe s’installait en face de la télévision et Franck démarrait sans rancunes.
- Vous vivez ici en maître depuis six mois. N’est-ce pas ?
- Oui monsieur !
- D’où venez-vous ?
- D’Ukraine.
- Possédez-vous un visa de travail ?
- Non.
- Comment avez-vous rencontré votre employeur ?
- Une annonce, à New-York.
- Il y a combien de temps ?
- Quatorze ans.
- Comment vous versent-ils votre salaire ?
- Par versement bancaire, tous les mois.
- Vous êtes il arrivé de voyager avec votre employeur ?
- Non jamais.
- Vous connaissez son numéro de cellulaire ?
- Non.
- Concernant madame, l’avez-vous vu ces derniers six mois ?
- Non.
- Vous en êtes sûr ?
- Oui, j’en suis sûr.
Après Franck ne trouvait plus rien à lui demander. Son imagination certes ne défaillait pas, mais cette atmosphère semblait si réelle, qu’il demeurait pantois quant à la beauté de cette jeune femme. Ce brave Igor, payé au lance-pierres lui avait sûrement fait comprendre qu’il était le châtelain et malgré la déontologie de l’inspecteur, la fille ne s’offusqua pas du tout, elle allumait même la télévision et demandait à son maître l’autorisation de se presser un jus d’orange, de quoi se pencher sur tous les régimes sociaux existants dans le monde existant.
Un quart d’heure plus tard l’homme marchait vers l’agence américaine. Le bureau ne se situait pas très loin vers l’ouest, un grand immeuble placardé face aux quais du France et du Norway. Une cinquantaine d’étages s’épatant à gérer environ cinquante quatre milles missions par années. A la réception, Franck demandait son homologue, Jack Logan, un petit maigre d’une trentaine d’années, élevé fraîchement par sa mère aux maïs et à l’avoine au beau lieu des champs de coton du sud de l’Alabama.
- Je vous attendais plus tôt !
Les deux hommes se rencontraient pour la première fois. Le bureau de l’américain si situait aux douzièmes étages, une petite place au milieu du billard. Il portait aussi une chemise blanche ressemblant fortement à celles des banquiers narcissiques vivant au même endroit que lui sur cette planète. Il l’invitait aussi à s’asseoir à côté de lui, un petit siège autant maigre que l’épaisseur de son bureau.
- Comme vous l’avez demandé, la police de Miami à investit le domaine de monsieur Block et évidement personne n’était présent sur les lieux.
Franck devait répondre.
- Donc apparemment, monsieur Franck n’est, ni à Miami, ni à Paris, ni à New-York, ni à Gstaad et ni en Argentine. Sa femme aussi, pour l’instant, reste sans nouvelle.
L’homme notait ses dernières volontés directement sur son ordinateur. Il contrôlait encore les points d’interrogations les plus probants et retournait à son hôte.
- Pour quelles raisons précises êtes-vous venu en Amérique ?
Mi-figue, Franck ne conspirait pas à générer un conflit diplomatique entre lui et ce petit personnage fraîchement débarqué dans la vie active, alors il ne s’embarrassa pas du superflu.
- Dans cette affaire nos services ont un cadavre, deux personnes disparues, un avocat qui est au courant de rien, un frère qui ne voit pas sa famille et un employé de maison qui profite d’un appartement vide. Donc, pour commencer, je vous propose de vérifier si un des trois derniers cas n’a pas par hasard voyagé en Europe ces quatre dernières semaines.
Le garçon prenait note de cette quintessence élémentaire. Il lui proposait d’approfondir le sujet concernant les velléités des trois personnages encore existants et lui proposait même d’installer des petites caméras surveillances dans l’appartement de Léonard Block. Franck pouvait être satisfait.
Plus tard Jack le déposait devant son hôtel, l’invitait aussi le soir même à dîner en ville et Franck acceptait son offre.
L’hôtel offrait mille huit cent chambres tous conforts. Sa chambre si situait au vingtième étage, trente mètres carrés, un lit double, la télévision, le frigo et une vue sur une avenue. A vingt heure Jack l’invitait dans un petit restaurant haïtien offrant une cuisine créole spécialement réservée aux palets des new-yorkais. Sur place monsieur Logan lui retraçait son chemin, à savoir son adolescence, ses écoles, son entrée au service et sa mutation à New-York. Une histoire qui dura trois heures, cafés et digestifs inclus. Il le laissait ensuite devant son hôtel et lui souhaitait bon retour en France.
Mais c’est à la réception que Franck resta fustigé sur place, car un employé d’hôtel devait lui dévoiler toutes ses facettes.
- Votre femme est arrivée. Elle a pris la clef de votre chambre.
Quelques minutes plus tard l’homme frappait à sa porte. Une femme, certes ravissante, lui ouvrait. L’hôtesse de l’air, au court de sa longue carrière, prenait habitudes auprès des hommes qu’elle désirait. Le peignoir de l’hôtel emmitouflé sur son pelage blanc, cette femme se laissait visiblement désirer par n’importe quels abrutis en mal d’amour.
- J’ai déjà mangé. On fait l’amour rapidement, je dois me lever à cinq heure demain matin.
Après, Franck se douchait avec cette ravissante quadragénaire. Elle en profita aussi pour laver son hôte avec l’aide d’un savon dégageant une mousse sensuelle et limpide, profitant aussi des moindres parties de son corps pour glisser ses mains et frotter au mieux de sa personne. La douche terminée, Franck emmena sa ravissante directrice directement au fond du lit, l’embrassa allègrement et à volonté. Un amour fugace, réservé aux personnes pressées et habituées à ce geste. Deux êtres pratiquant les mouvements de la reproduction de manières presque aléatoires et préservant dans leurs activités, cette obligation de sensations corporelles comme un pouvoir sur les autres à tenter ce geste à chaque fois qu’une situation le prévoit ou qu’un endroit peut s’y prêter. L’amour comme souvenir de voyage, en quelque sorte.
Deux heures plus tard Franck s’endormait, mais à peine son sommeil profond arrivé à terme, qu’une sonnerie de téléphone intervint. Il se réveillait, décrochait. A l’autre bout, la voix presque devenue presque agaçante d’Uméa intervint dans le lointain.
- Vous venez au rapport ?
- Non, je vous demande de partir tout de suite vers le parc d’attraction de Long Island. S’il vous plaît, allez voir vers le train fantôme.
Bien sûr elle ne s’attarda à aucunes autres explications. Dans cinq minutes quatre heure sonnait et Franck se décida sans trop réfléchir à bouger en direction du lieu. Il s’habilla machinalement et s’abstint à ne pas réveiller son hôte. Dix minutes plus tard un taxi capiteux l’emmenait à la foire. Au volant, un chauffeur dormant autant profondément que sa belle hôtesse, le conduisit sans poser aucune question. Ils traversèrent des rues presque désertes, empruntées pour l’occasion uniquement par des camions poubelles et de nettoyage. Plus loin, ils traversèrent une partie de l’océan atlantique sur un pont étrangement très silencieux, rejoint le Queens, quelques avenues et arrivés proche des quais, la voiture s’arrêta. L’homme, au volant, se retourna dès lors vers Kaska.
- Should I stay here ?
- No, thanks !
En fait, comme la fête foraine dormait, l’ambiance du lieu, dans ce soir silencieux, paraissait douteuse et inquiétante. Mais Franck n’oubliait jamais son pétard, et avec son arme à droite, il ne s’imaginait jamais la retrouver un jour à gauche.
Quand le taxi retournait vers le centre, Franck s’enfuit dans sa calotte et avança en direction d’une éventuelle entrée de service. Il longea le mur dépeint par les graffitis et se retrouvait ensuite proche des quais, et sans bien entendu, entrevoir l’espace d’une enclave. Alors il tenta de guetter le lieu vue d’un ensemble géographique créé par son propre imaginaire, mais à force, il comprit bien vite le chemin, alors il marcha vers la bordure du quai et grimpa rapidement par dessus la barrière de prolongement.
Donc une minute plus tard il se retrouvait dans la foire. Un ensemble de bâtiments fixes, des carrousels éteints, des rues vides et des machines à sous silencieuses. Le symptôme de la nuit, tout simplement.
On parlait à l’époque du train fantôme et Franck devait tout simplement s’y rendre. En ligne droite, le carrousel en question pouvait ne pas être bien loin, mais ce génie de policier préféra bravement longer les murs afin tout simplement de ne pas attirer l’attention du gardien de nuit ou celles des caméras de surveillance la plus part du temps disposées en direction des grandes avenues.
Il brava son inspection par une arrière cour, frôlant le côté sombre de petites guinguettes et dès arrivé très proche du train en question il ressentit subitement une odeur malodorante et une cassure certaine dans cette environnent normalement calme. Mais il continua à braver l’inconscience, marchait sans crainte, mais quand le carrousel apparut plus clairement, il se rendit compte qu’une fumée noire jaillit de l’enceinte, le feu au bâtiment tout simplement. Alors, l’homme s’osa et courut en direction du brasier, mais quand il arrivait proche de la porte d’entrée principale, il ne put que constater son impuissance car des flammes apparurent plus clairement depuis l’étage supérieur. Un feu déjà trop dense pour tenter de l’arrêter avec les moyens du bord.
Certes à cet instant il rechercha une borne d’incendie, mais dans son désespoir il ne dénicha évidement rien de concrets et dû se rendre à l’évidence d’une catastrophe annoncée.
Deux minutes plus tard, après un pas de course éperdue autour de la zone, Franck revint vers les flammes. Il regarda le brasier s’étendre sans pouvoir réagir, presque attiré par ce que représente le feu pour l’être humain qu’il était. Deux yeux fixés sur cette chaleur imminente, pour subitement distinguer la porte principale à deux battants s’ouvrir et laisser la place à un homme en pleine suffocation. Une personne d’âge mûr ressortant de là, se tenant la bouche afin de ne pas brûler à l’asphyxie. Un visage lourd, recherchant désespérément de l’air pur.
Dès lors, Franck courut vers l’homme, lui demanda directement de se coucher par terre et respirer à grandes bouffées. Des ordres que l’homme exécuta sans reproches.
- Somebody else inside ?
Mais l’être ne répondit pas, refermait même inexorablement ses yeux face au danger. Quelques minutes encore à patienter, et enfin, dans un tintamarre régulier, les sirènes de pompier retentirent comme une bouffée d’air vraiment pure.
- They are coming !
Mais l’homme ne donnait toujours aucun signe de vie.

La compagnie de pompiers arriva sur les lieux juste après, prenant directement en charge cette homme brûlant, un costard bonnes manières et surtout coûteux, des chaussures en cuir et les cheveux en brosse, bref un homme ordinaire mais détenant un bon savoir-vivre et se préservant du bon goût. Une sorte de craie noirâtre venait aussi s’induire sur son visage et sur sa chemise, prouvant alors son désespoir à devoir traverser un épais nuage de feu. Mais l’élément le plus vindicatif restait ce mystère qui entourait sa présence en ce lieu. L’homme avait-il rendez-vous avec Franck, la question restait de mise et n’importe quels flics autant capés que Kaska pouvait se le demander. Un sujet alors dégainant tous les mystères de l’univers.
Quand l’ambulance emmenait la pauvre bonbonne, comme les pompiers s’affairaient à éteindre ce marasme consumant les poutres en bois de l’édifice, Franck eut bien volonté l’idée de se retirer incognito de l’affaire. Trente pompiers prenaient lieu et place au centre du cercle et comme aucun d’eux ne se souciait de l’inconnu, Franck retroussa chemin en empruntant calmement l’entrée principale. A l’extérieur, la police et les premiers lève-tôt commencèrent à se manifester, une nuit paisible pour un réveil en fanfare, de quoi prendre un bon café.
L’intelligible agent français revint à l’hôtel vers six heure du matin, la fille venait de décamper et son odeur corporelle imprégnait toujours le lit. Alors Franck en profita encore un instant et s’endormit vaillament, ses pantalons dans son slip et sa chemise sur sa moquette personnelle.

# Posté le dimanche 07 janvier 2007 13:30