Chapitre 2
Un immeuble respectueux, rien de simple et rien de compliqué non plus. Kaska retrouvait le quartier de l’université cinq. La rue Boileau ne ressemblait à rien qu’une rue normale de Paris, des voitures garées le long du trottoir, un sens unique en direction de l’ouest, des gens, trois commerces et un métro à moins de trois minutes.
Il frappa trois fois à la porte du concierge, une dame encore endormie ouvrait plus tard. Une tête de linotte, peut-être gentille, peut-être méchante, les cheveux en crépis, la chemise de nuit en forme de robe de bal, les poupées espagnoles sur la commode, en fait, un petit appartement en forme de musée sur l’éternité des bibelots souvenirs, de Nice à Cannes dans les années cinquante, de Rosas à Barcelone dans les années soixante, de la Grande-Motte au Puit-de-Dôme dans les années septante, encore l’Amérique en quatre-vingt et le Yémen en nonante. Une réelle histoire d’amour avec les marchands de souvenirs de la terre entière.
- Madame Uméa Kriten.
Il montrait dès lors sa carte d’officialité, la femme fut même surprise, répondait sans attendre.
- Au sixième.
- Merci !
Pas un mot de plus ! Franck la laissa dans son émoi. Elle voyait déjà en l’homme une histoire de drogue ou de mœurs, mais monsieur n’entreprit rien envers son égal, il se déroba rapidement vers l’ascenseur.
Deux minutes plus tard il sonnait. Mais personne ne se prononça. Cinq minutes plus il retrouvait à nouveau l’ascenseur. En bas la concierge n’avait pas bougé, palabrait même avec une voisine droit rentrée de ses courses.
- Vous avez les clefs ?
Il jouait l’imperturbable. La femme n’osa pas lui demander dans quelle poche se trouvait le mandat, mais retourna plutôt dans son appartement, revint quelques instants plus tard avec le trousseau.
- Je crois quelle n’est pas là, je viens vous ouvrir.
- Non ! Merci, pas besoin.
Dès lors il tendit sa main, la femme n’hésita pas.
- Cela fait longtemps qu’elle ne vient plus ?
Juste un petit regard vers sa voisine. Un aller et retour.
- Oui ! Depuis trois ans.
- Bien ! Et elle pays son loyer ?
- Oui, tous les mois.
- Merci !
Dans l’ascenseur il déchirait un protège gangs en plastique, les enfilait dans ses mains, se retrouvait plus tard devant la porte. Après la promiscuité de l’endroit, Franck empoigna la clef et ouvrit. Il s’attendait en préambule à contempler son premier cadavre, mais un salon rupestre déchirait l’atmosphère. En fait un vieux meuble du dix-neuvième siècle recouvrait une bonne partie de la pièce, de plus un grand fauteuil en cuir brun foncé s’embusquait entre la porte de la chambre et l’espace cuisine, il ne restait alors pas grand place pour le corps d’une diva.
L’homme entra, se pressa vers la cuisine, contrôla la propreté du lavabo, ouvrit le frigo, passa au congélateur, et toujours rien ! Invariablement concentré, il marcha vers la chambre, une pièce bien rangée, aucun désordre et aucun cadavre, alors il gagna la salle de bain et enfin découvrit le buste d’un adulte d’une cinquantaine d’années enfoncé dans la baignoire. Des mèches insulaires, noirs et grises, dépassaient de l’eau. Un liquide rougeâtre, bientôt noir, impénétrable, se reposait dans l’ombre d’une vie anéantit au cœur d’une marmite répugnante et infâme. La toile du peintre de l’absolu, de la laideur et du dégoût. Le cahot social, une vie en moins et du sang étalé aux quatre coins de la pièce.
Franck n’avait jamais eu à faire avec ce genre de propos, il se souvenait de quelques photographies morbides distribuées à l’école de la criminalité, mais là le sujet portait énormément, il ne resta alors pas très longtemps face aux décors, quitta rapidement la pièce, même l’appartement, emprunta l’escalier, grimpa au prochain étage et enfin se laissa aller.
Quinze minutes plus tard il recevait la gendarmerie nationale au pied même de marches de l’escalier. Cette section était accompagnée de la concierge, mais celle-ci n’avait rien à faire là, il lui demanda alors de retrouver le rez-de-chaussée au plus vite. Un capitaine pénétra ensuite dans le meublé, entreprit la visite et revint une minute plus tard la mine décapitée.
- Appelez la section spéciale !
Les hommes obéissaient.
En attendant la section spéciale, le capitaine se permit de se retourner vers Franck, lui posant la question cruciale et la question inutile.
- Pour quelles raisons êtes vous venu ici ?
- Pour les mêmes raison que vous !
Mais Franck en resta là. L’officier d’état-major se prévalait bon sous-fifre. Il commençait sa carrière au Mans, descendait par la suite à Cannes, devenait sous-officier à Nouméa, officier à Mulhouse, recevait le grade de capitaine à Nantes. Par preuve du contraire, ses gosses devaient bientôt terminer leurs études, sa femme la quittait cinq ans plus tôt pour un légionnaire en retraite, donc il devait patienter encore trois ans pour enfin devenir libre et quitter son emploi pour la sienne de retraite, alors ce que pouvait fabriquer un agent français dans un immeuble locatif de la capitale ne l’intéressait guère. Il restait certes serein, mais sa mélancolie parfois le pourchassait, ses yeux tombaient, s’endormait, il avait vu pire durant la perquisition du Boucher du Cannet, mais tentait de s’en fiche, il ne prenait pas de médicament, hésitait à se rendre chez un psychiatre et malgré tout le seul maux malséant parlant à mi-voix dans son oreille restait l’impétueuse avocate à sa femme quand elle lui déballait la facture du divorce. Un sous-fifre plus un est égal à deux, pensait-il souvent, et Franck dans ces cas là ne pouvait en aucun cas l’aider.
La criminelle débarquait avec une heure de retard. L’erreur du capitaine était bien de leur avoir annoncé qu’un cadavre pourrissait dans la baignoire. Comme rien ne pressait la section de quartier prit alors son temps, son capitaine envoyait deux agents avec heure de retard et deux autres agents avec deux heures de retard, et de plus il restait encore le médecin légiste et l’ambulance.
Ceux-ci sortirent de l’ascenseur en compagnie de la concierge, qui, cette dernière fut raccompagnée par un stagiaire gendarme directement au rez-de-chaussée. Deux colosses d’un mètre nonante se répétant sans cesse dans quels pétrins la gendarmerie nationale pouvait bien avoir glissé. Ils parlaient des empreintes nettoyées et les preuves déplacées par ces mêmes agents.
- Vous n’avez touchez à rien ? Fredonna le premier.
Parlons-en ! Certes à cette époque on n’attirait toujours pas une mouche avec du miel, mais les trois gendarmes et Kaska restèrent dans la cage d’escalier durant tout cet intervalle, et une durée suffisante pour laisser le capitaine se faire dépouiller de cinquante euros au bridge par l’un de ses vassaux. Presque de quoi avoir honte, et surtout une bonne excuse pour le capitaine de projeter son irréductible dans l’avenir des nuits chaudes posté en face de l’ambassade des Etats-Unis. Mais enfin !
Les deux bolets pénétrèrent sans attendre dans l’appartement, le premier en sortie deux minutes plus tard et le second préféra l’honneur à la honte et quémanda de l’aide au médecin légiste via son portable. Alors les hommes durent attendre encore une demi-heure, et comme un gendarme venait de descendre au rez-de-chaussée, le premier agent le remplaça bien volontiers au bridge.
Concernant la partie de cartes, le second agent se permis de prendre du recul sur l’affaire, car il patienta durant tout ce temps accrocher à la fenêtre de la cuisine et à regarder l’avenue afin d’entendre le son de l’ambulance arriver. Une besogne éprouvante et surtout un travail récurant, car l’homme dans son for intérieur se permis à penser que lui-même et lui seul, à cet instant là de l’affaire, travaillait.
- Le médecin légiste arrive ! Dérangea le second.
Trois minutes plus tard un médecin, accompagné d’un gendarme, sortait de l’ascenseur. Une petite frite surgelée et accompagnée de sa maîtresse. Donc une aide soignante.
L’homme ne traîna pas, il s’activa et marcha rapidement vers la salle de bain. De là, et pendant ce temps, les deux inspecteurs et criminologues commencèrent à fouiller dans les placards. Le premier entreprit l’aligner les couteaux à coté du lavabo de la cuisine, tandis que l’autre secouait les livres de poches afin d’y trouver des indices ou des billets de banque. La petite, durant tout ce temps, resta debout les bras croisés.
Franck, en attendant, descendit au rez-de-chaussée et retrouva la concierge. Dehors le temps continuait à être maussade et dedans la chaleur s’intensifiait, et malgré tout l’agent se prononça en la faveur d’une valeur courtoise.
- Je peux vous demander un café.
La voisine venait de monter chez elle pour introduire ses surgelés dans son congélateur, mais la commère se pressait, maintenant elle revenait et apparaissait en tenue de couloir. Du coup, la bonne âme de la concierge jaillit du fond de son cœur et cette petite dame d’une apparence très sympathique les invita bien gentiment.
Un café noir et une tranche de mille feuilles attendaient ce public bienheureux. Franck cherchait effectivement ce salon chaleureux, avec cette table carrée en bois massif et ses cadres d’une famille sûrement décimée par le temps. Un beau petit appartement avec vue sur rue, ressemblant presque à un salon de thé irlandais.
- Je vais vous rassurer, nous venons de trouver un corps dans l’appartement, mais ce n’est pas celui de mademoiselle Uméa Kriten.
Une attaque égoïste dans le cursus de petites dames à qui l’on donnait le bon dieu sans concessions. Mais même si la voisine devait avoir la fringale, elle s’arrêta net de manger. Une petite grand-mère toute maigre, veuve évidement et à la retraite depuis bientôt dix ans. La bouche ouverte à chaque courant d’air, cette fois – ci elle resta bouche bée.
- C’est un homme entre quarante et cinquante ans. Vous connaissez ?
Elles se regardèrent un court instant. La petite maigre reprit.
- Uméa ne fréquentait que des hommes jeunes. Dans l’immeuble, le voisin du quatrième a quarante huit ans, mais je ne crois pas que c’est lui, je l’ai vu ce matin sortir pour ce rendre à son travail.
- Je ne pense pas non plus ! Répliqua Franck.
La concierge ne causait toujours pas, elle cherchait l’éventuel homme invisible dans sa mémoire. L’espion qui aimait Uméa, le providentiel suspect ou l’autre ennemi de la république. Bref pour une fois qu’elle pouvait monter les marches du palais de justice sur l’île de la cité, et entouré de photographes, elle se tonitruait franchement afin de trouver la faille du système.
Mais pour l’instant toujours rien ne venait. L’agent devait reprendre avec la maigre.
- Comment expliquez-vous son absence de trois ans ?
- Nous nous sommes tout simplement habitués. Cet appartement a toujours été fréquenté par des mannequins. Elles arrivent à Paris, louent un petit appartement, elles partent ensuite à Londres, à New – York ou à Los Angeles, elles pensent encore avoir besoin de l’appartement, mais elles reviennent après cinq ans et rendent l’appartement.
Les fondements de cette annotation demeuraient plausibles. Franck pouvait la croire ou juste la comprendre, mais cette sauce manquait franchement de goût.
- Vous avez des exemples ?
- Oui toutes !
- Toutes d’accord ! Mais pas toutes dans le même appartement. Et à vous entendre, pour l’instant c’est le seul exemple que vous avez rencontré. Et maintenant, à savoir si Uméa est devenue célèbre ? C’est la question que je me pose. Moi pour l’instant je ne l’ai jamais aperçue en couverture d’un magazine.
La femme ne répondait pas. La concierge se réveillait.
- Elle est peut-être retournée en Grèce !
Franck finissait son café, il avait entendu du bruit dans le hall d’entrée. Peut – être un vacarme d’ambulanciers. Il devait donc les laisser.
- Nous verrons bien ! En attendant, je vous remercie pour le café. Si vous avez d’autres informations à apporter à l’enquête, n’hésitez pas à nous contacter. D’ailleurs je pense qu’un collègue passera plus tard pour vous écouter.
Au huitième, l’animation prenait des allures de fêtes foraines, la police scientifique débarquait enfin. Dix, peut-être douze agents chargeaient l’atmosphère. Des photographies et des recherches d’empreintes, la routine.
Au centre, l’inspecteur principal réglait les démarches administratives des ambulanciers. Un grand homme, plutôt gras, plutôt fatigué, ayant faim et encore soif. Une moustache style belge ou gare du nord, peut – être au bénéfice d’un monocle, un calibre vingt – huit dans le corsage, une facture EDF impayée et des vacances en Bretagne. Peut-être son pays d’origine.
Les épaules ragaillardies par l’importance de son grade, il sentit une nouvelle présence dans son dos, dès lors se retournait.
- Vous êtes l’agent. Vous avez découvert le corps.
Une voix calme, la paresse de l’intelligence. Un cerveau s’implantait enfin dans le décor.
- Tout à fait.
- Approchez donc !
L’homme terminait le pamphlet, la plume tendue et la feuille macérée. A l’autre bout les ambulanciers portaient velours et chapeau ronds, le mort il faut dire, portait grise mine.
- Dites – moi, vous vous êtes permis de fumer une cigarette dans le salon ?
L’homme fronçait ses sourcils comme un barbu dans les tranchés de Verdun. La guerre d’usure, les papiers ensevelies sous une tonne de poussière, les charrettes à munitions dans les galeries mal éclairées, les lance-roquettes nettoyées à la brosse à dents, le tabac prisé rapporté sur une seule feuille de constat, des lettres écrites avec des mains ensanglantées et les douches en parcimonie selon le gré des saisons et des pluies. Un conte de fée, le bureau du procureur au débat d’un armistice et un homme certes fatigué, mais heureusement à la retraite dans moins de trois ans.
- Non ce n’est pas moi. Je n’ai touché à rien, mis à part la porte de la salle de bain.
- Elle était fermée ?
- Oui !
Le chef notait et il ne désirait pas en savoir d’avantage. Un agent pouvait avoir pris lieu et place en son absence dans la demeure d’un cadavre, pour l’instant il s’en fichait, car son principal souci demeurait en l’absence de preuves notoire. En fait, selon le code de déontologie de la criminelle, dès qu’un cadavre est retrouvé, si l’assassin est découvert trois heures après on peut en conclure à un meurtre non prémédité, si l’assassin en revanche est découvert moins de deux semaines après les faits on peut en conclure à un meurtre prémédité, et si par contre l’assassin n’est pas découvert après deux semaines d’enquêtes, on peut en conclure à un meurtre non élucidé, et un meurtre non élucidé, pour les enquêteurs concernés cette éventualité signifiait une remise de peine certaine pour tous les protagonistes concernés au sein de la section. Donc, à en conclure, l’homme se remettait en cause à chaque fois, s’impliquait à un destin de pare-brise et chaise en velours acajou, la remonté mécanique, la vie sans faille mais néanmoins tonitrué, du big bazar à la tour d’argent, donc plus qu’une dernière ligne droite et l’homme pouvait devenir sous-préfet, voire sous préfet ou voire même sous prétexte, car même s’il en rêvait, chaque constat irrationnel durant toute sa vie se transformait en blâmes ou en réprimandes, et si ce n’était pas son esprit lors d’un meurtre non élucidé, cela provenait alors, et souvent, du plus haut niveau de sa hiérarchie, et chaque coup de masses ressemblait à un de coup de revolver soit dans sa tempe ou soit dans ses genoux, car la chance dirigeait à chaque fois le viseur.
Comme convenu, Franck ne toucha à rien, l’inspecteur principal lui demanda même d’aller voir ailleurs pour laisser le champ libre à la police scientifique. Il lui offrait néanmoins une rencontre, dans quelques jours, soit au bureau ou au bistrot, l’endroit importait peu. Une réponse certes satisfaisante pour Kaska, car il commençait gentiment à s’ennuyer. Les preuves, vu la mine des agents, ne se montraient pas au grand jour et le corps n’allait rien dévoiler ses prochaines minutes, donc il se sentit gentiment pensant, même inutile.
Une heure après il se retrouvait, cravate colmatée et dossier clarifié, à attendre devant le bureau de son supérieur. C’était Eva qui lui avait prit un rendez-vous. Le vieux Greg lui ouvrait la porte à quatre moins quart, donc dix minutes avant la débâcle. Une petite place de village italienne, l’odeur du café, la famille au mur et une pyramide en plastique sur le bureau.
- Alors cette affaire ? Mes collègues de la criminelle m’ont avertis que tu as découvert un corps.
- Oui ! Un homme entre quarante et cinquante ans, mort depuis longtemps. Je n’en sais pas plus.
L’homme ramassait déjà son ordinateur portable, l’enfilait dans son sac. Une figure sérieuse, car rien de paranormal ou d’inutile ne traînait en surface.
- Ce n’est pas grave ! Demain vous en saurez plus ! Vous laissez la police criminelle faire son travail, mais vous restez néanmoins sur le coup. La fille reste toujours introuvable, alors trouvez-là.
Le chef ne savait pas que Franck venait juste de commencer sa carrière, il avait donc encore vingt huit ans à tenir.
- Comment dois-je procéder ?
- Simple, demain vous vous informez chez les disparus, vous allez voir à l’Ambassade de Grèce, et ainsi de suite, le but c’est de remplir un maximum de pages dans votre dossier. Compris !
Cette annotation peinait Franck à se retrouver sans parents, donc seul au monde. Après il rangeait sa place, quittait le lieu. Le soir il mangeait une soupe de courge devant l’émission « Star Académie », téléphonait même à la chaîne pour empêcher l’élimination de Emma. Il s’endormait en se remémorant néanmoins l’image du mort au fond de sa baignoire.
Un immeuble respectueux, rien de simple et rien de compliqué non plus. Kaska retrouvait le quartier de l’université cinq. La rue Boileau ne ressemblait à rien qu’une rue normale de Paris, des voitures garées le long du trottoir, un sens unique en direction de l’ouest, des gens, trois commerces et un métro à moins de trois minutes.
Il frappa trois fois à la porte du concierge, une dame encore endormie ouvrait plus tard. Une tête de linotte, peut-être gentille, peut-être méchante, les cheveux en crépis, la chemise de nuit en forme de robe de bal, les poupées espagnoles sur la commode, en fait, un petit appartement en forme de musée sur l’éternité des bibelots souvenirs, de Nice à Cannes dans les années cinquante, de Rosas à Barcelone dans les années soixante, de la Grande-Motte au Puit-de-Dôme dans les années septante, encore l’Amérique en quatre-vingt et le Yémen en nonante. Une réelle histoire d’amour avec les marchands de souvenirs de la terre entière.
- Madame Uméa Kriten.
Il montrait dès lors sa carte d’officialité, la femme fut même surprise, répondait sans attendre.
- Au sixième.
- Merci !
Pas un mot de plus ! Franck la laissa dans son émoi. Elle voyait déjà en l’homme une histoire de drogue ou de mœurs, mais monsieur n’entreprit rien envers son égal, il se déroba rapidement vers l’ascenseur.
Deux minutes plus tard il sonnait. Mais personne ne se prononça. Cinq minutes plus il retrouvait à nouveau l’ascenseur. En bas la concierge n’avait pas bougé, palabrait même avec une voisine droit rentrée de ses courses.
- Vous avez les clefs ?
Il jouait l’imperturbable. La femme n’osa pas lui demander dans quelle poche se trouvait le mandat, mais retourna plutôt dans son appartement, revint quelques instants plus tard avec le trousseau.
- Je crois quelle n’est pas là, je viens vous ouvrir.
- Non ! Merci, pas besoin.
Dès lors il tendit sa main, la femme n’hésita pas.
- Cela fait longtemps qu’elle ne vient plus ?
Juste un petit regard vers sa voisine. Un aller et retour.
- Oui ! Depuis trois ans.
- Bien ! Et elle pays son loyer ?
- Oui, tous les mois.
- Merci !
Dans l’ascenseur il déchirait un protège gangs en plastique, les enfilait dans ses mains, se retrouvait plus tard devant la porte. Après la promiscuité de l’endroit, Franck empoigna la clef et ouvrit. Il s’attendait en préambule à contempler son premier cadavre, mais un salon rupestre déchirait l’atmosphère. En fait un vieux meuble du dix-neuvième siècle recouvrait une bonne partie de la pièce, de plus un grand fauteuil en cuir brun foncé s’embusquait entre la porte de la chambre et l’espace cuisine, il ne restait alors pas grand place pour le corps d’une diva.
L’homme entra, se pressa vers la cuisine, contrôla la propreté du lavabo, ouvrit le frigo, passa au congélateur, et toujours rien ! Invariablement concentré, il marcha vers la chambre, une pièce bien rangée, aucun désordre et aucun cadavre, alors il gagna la salle de bain et enfin découvrit le buste d’un adulte d’une cinquantaine d’années enfoncé dans la baignoire. Des mèches insulaires, noirs et grises, dépassaient de l’eau. Un liquide rougeâtre, bientôt noir, impénétrable, se reposait dans l’ombre d’une vie anéantit au cœur d’une marmite répugnante et infâme. La toile du peintre de l’absolu, de la laideur et du dégoût. Le cahot social, une vie en moins et du sang étalé aux quatre coins de la pièce.
Franck n’avait jamais eu à faire avec ce genre de propos, il se souvenait de quelques photographies morbides distribuées à l’école de la criminalité, mais là le sujet portait énormément, il ne resta alors pas très longtemps face aux décors, quitta rapidement la pièce, même l’appartement, emprunta l’escalier, grimpa au prochain étage et enfin se laissa aller.
Quinze minutes plus tard il recevait la gendarmerie nationale au pied même de marches de l’escalier. Cette section était accompagnée de la concierge, mais celle-ci n’avait rien à faire là, il lui demanda alors de retrouver le rez-de-chaussée au plus vite. Un capitaine pénétra ensuite dans le meublé, entreprit la visite et revint une minute plus tard la mine décapitée.
- Appelez la section spéciale !
Les hommes obéissaient.
En attendant la section spéciale, le capitaine se permit de se retourner vers Franck, lui posant la question cruciale et la question inutile.
- Pour quelles raisons êtes vous venu ici ?
- Pour les mêmes raison que vous !
Mais Franck en resta là. L’officier d’état-major se prévalait bon sous-fifre. Il commençait sa carrière au Mans, descendait par la suite à Cannes, devenait sous-officier à Nouméa, officier à Mulhouse, recevait le grade de capitaine à Nantes. Par preuve du contraire, ses gosses devaient bientôt terminer leurs études, sa femme la quittait cinq ans plus tôt pour un légionnaire en retraite, donc il devait patienter encore trois ans pour enfin devenir libre et quitter son emploi pour la sienne de retraite, alors ce que pouvait fabriquer un agent français dans un immeuble locatif de la capitale ne l’intéressait guère. Il restait certes serein, mais sa mélancolie parfois le pourchassait, ses yeux tombaient, s’endormait, il avait vu pire durant la perquisition du Boucher du Cannet, mais tentait de s’en fiche, il ne prenait pas de médicament, hésitait à se rendre chez un psychiatre et malgré tout le seul maux malséant parlant à mi-voix dans son oreille restait l’impétueuse avocate à sa femme quand elle lui déballait la facture du divorce. Un sous-fifre plus un est égal à deux, pensait-il souvent, et Franck dans ces cas là ne pouvait en aucun cas l’aider.
La criminelle débarquait avec une heure de retard. L’erreur du capitaine était bien de leur avoir annoncé qu’un cadavre pourrissait dans la baignoire. Comme rien ne pressait la section de quartier prit alors son temps, son capitaine envoyait deux agents avec heure de retard et deux autres agents avec deux heures de retard, et de plus il restait encore le médecin légiste et l’ambulance.
Ceux-ci sortirent de l’ascenseur en compagnie de la concierge, qui, cette dernière fut raccompagnée par un stagiaire gendarme directement au rez-de-chaussée. Deux colosses d’un mètre nonante se répétant sans cesse dans quels pétrins la gendarmerie nationale pouvait bien avoir glissé. Ils parlaient des empreintes nettoyées et les preuves déplacées par ces mêmes agents.
- Vous n’avez touchez à rien ? Fredonna le premier.
Parlons-en ! Certes à cette époque on n’attirait toujours pas une mouche avec du miel, mais les trois gendarmes et Kaska restèrent dans la cage d’escalier durant tout cet intervalle, et une durée suffisante pour laisser le capitaine se faire dépouiller de cinquante euros au bridge par l’un de ses vassaux. Presque de quoi avoir honte, et surtout une bonne excuse pour le capitaine de projeter son irréductible dans l’avenir des nuits chaudes posté en face de l’ambassade des Etats-Unis. Mais enfin !
Les deux bolets pénétrèrent sans attendre dans l’appartement, le premier en sortie deux minutes plus tard et le second préféra l’honneur à la honte et quémanda de l’aide au médecin légiste via son portable. Alors les hommes durent attendre encore une demi-heure, et comme un gendarme venait de descendre au rez-de-chaussée, le premier agent le remplaça bien volontiers au bridge.
Concernant la partie de cartes, le second agent se permis de prendre du recul sur l’affaire, car il patienta durant tout ce temps accrocher à la fenêtre de la cuisine et à regarder l’avenue afin d’entendre le son de l’ambulance arriver. Une besogne éprouvante et surtout un travail récurant, car l’homme dans son for intérieur se permis à penser que lui-même et lui seul, à cet instant là de l’affaire, travaillait.
- Le médecin légiste arrive ! Dérangea le second.
Trois minutes plus tard un médecin, accompagné d’un gendarme, sortait de l’ascenseur. Une petite frite surgelée et accompagnée de sa maîtresse. Donc une aide soignante.
L’homme ne traîna pas, il s’activa et marcha rapidement vers la salle de bain. De là, et pendant ce temps, les deux inspecteurs et criminologues commencèrent à fouiller dans les placards. Le premier entreprit l’aligner les couteaux à coté du lavabo de la cuisine, tandis que l’autre secouait les livres de poches afin d’y trouver des indices ou des billets de banque. La petite, durant tout ce temps, resta debout les bras croisés.
Franck, en attendant, descendit au rez-de-chaussée et retrouva la concierge. Dehors le temps continuait à être maussade et dedans la chaleur s’intensifiait, et malgré tout l’agent se prononça en la faveur d’une valeur courtoise.
- Je peux vous demander un café.
La voisine venait de monter chez elle pour introduire ses surgelés dans son congélateur, mais la commère se pressait, maintenant elle revenait et apparaissait en tenue de couloir. Du coup, la bonne âme de la concierge jaillit du fond de son cœur et cette petite dame d’une apparence très sympathique les invita bien gentiment.
Un café noir et une tranche de mille feuilles attendaient ce public bienheureux. Franck cherchait effectivement ce salon chaleureux, avec cette table carrée en bois massif et ses cadres d’une famille sûrement décimée par le temps. Un beau petit appartement avec vue sur rue, ressemblant presque à un salon de thé irlandais.
- Je vais vous rassurer, nous venons de trouver un corps dans l’appartement, mais ce n’est pas celui de mademoiselle Uméa Kriten.
Une attaque égoïste dans le cursus de petites dames à qui l’on donnait le bon dieu sans concessions. Mais même si la voisine devait avoir la fringale, elle s’arrêta net de manger. Une petite grand-mère toute maigre, veuve évidement et à la retraite depuis bientôt dix ans. La bouche ouverte à chaque courant d’air, cette fois – ci elle resta bouche bée.
- C’est un homme entre quarante et cinquante ans. Vous connaissez ?
Elles se regardèrent un court instant. La petite maigre reprit.
- Uméa ne fréquentait que des hommes jeunes. Dans l’immeuble, le voisin du quatrième a quarante huit ans, mais je ne crois pas que c’est lui, je l’ai vu ce matin sortir pour ce rendre à son travail.
- Je ne pense pas non plus ! Répliqua Franck.
La concierge ne causait toujours pas, elle cherchait l’éventuel homme invisible dans sa mémoire. L’espion qui aimait Uméa, le providentiel suspect ou l’autre ennemi de la république. Bref pour une fois qu’elle pouvait monter les marches du palais de justice sur l’île de la cité, et entouré de photographes, elle se tonitruait franchement afin de trouver la faille du système.
Mais pour l’instant toujours rien ne venait. L’agent devait reprendre avec la maigre.
- Comment expliquez-vous son absence de trois ans ?
- Nous nous sommes tout simplement habitués. Cet appartement a toujours été fréquenté par des mannequins. Elles arrivent à Paris, louent un petit appartement, elles partent ensuite à Londres, à New – York ou à Los Angeles, elles pensent encore avoir besoin de l’appartement, mais elles reviennent après cinq ans et rendent l’appartement.
Les fondements de cette annotation demeuraient plausibles. Franck pouvait la croire ou juste la comprendre, mais cette sauce manquait franchement de goût.
- Vous avez des exemples ?
- Oui toutes !
- Toutes d’accord ! Mais pas toutes dans le même appartement. Et à vous entendre, pour l’instant c’est le seul exemple que vous avez rencontré. Et maintenant, à savoir si Uméa est devenue célèbre ? C’est la question que je me pose. Moi pour l’instant je ne l’ai jamais aperçue en couverture d’un magazine.
La femme ne répondait pas. La concierge se réveillait.
- Elle est peut-être retournée en Grèce !
Franck finissait son café, il avait entendu du bruit dans le hall d’entrée. Peut – être un vacarme d’ambulanciers. Il devait donc les laisser.
- Nous verrons bien ! En attendant, je vous remercie pour le café. Si vous avez d’autres informations à apporter à l’enquête, n’hésitez pas à nous contacter. D’ailleurs je pense qu’un collègue passera plus tard pour vous écouter.
Au huitième, l’animation prenait des allures de fêtes foraines, la police scientifique débarquait enfin. Dix, peut-être douze agents chargeaient l’atmosphère. Des photographies et des recherches d’empreintes, la routine.
Au centre, l’inspecteur principal réglait les démarches administratives des ambulanciers. Un grand homme, plutôt gras, plutôt fatigué, ayant faim et encore soif. Une moustache style belge ou gare du nord, peut – être au bénéfice d’un monocle, un calibre vingt – huit dans le corsage, une facture EDF impayée et des vacances en Bretagne. Peut-être son pays d’origine.
Les épaules ragaillardies par l’importance de son grade, il sentit une nouvelle présence dans son dos, dès lors se retournait.
- Vous êtes l’agent. Vous avez découvert le corps.
Une voix calme, la paresse de l’intelligence. Un cerveau s’implantait enfin dans le décor.
- Tout à fait.
- Approchez donc !
L’homme terminait le pamphlet, la plume tendue et la feuille macérée. A l’autre bout les ambulanciers portaient velours et chapeau ronds, le mort il faut dire, portait grise mine.
- Dites – moi, vous vous êtes permis de fumer une cigarette dans le salon ?
L’homme fronçait ses sourcils comme un barbu dans les tranchés de Verdun. La guerre d’usure, les papiers ensevelies sous une tonne de poussière, les charrettes à munitions dans les galeries mal éclairées, les lance-roquettes nettoyées à la brosse à dents, le tabac prisé rapporté sur une seule feuille de constat, des lettres écrites avec des mains ensanglantées et les douches en parcimonie selon le gré des saisons et des pluies. Un conte de fée, le bureau du procureur au débat d’un armistice et un homme certes fatigué, mais heureusement à la retraite dans moins de trois ans.
- Non ce n’est pas moi. Je n’ai touché à rien, mis à part la porte de la salle de bain.
- Elle était fermée ?
- Oui !
Le chef notait et il ne désirait pas en savoir d’avantage. Un agent pouvait avoir pris lieu et place en son absence dans la demeure d’un cadavre, pour l’instant il s’en fichait, car son principal souci demeurait en l’absence de preuves notoire. En fait, selon le code de déontologie de la criminelle, dès qu’un cadavre est retrouvé, si l’assassin est découvert trois heures après on peut en conclure à un meurtre non prémédité, si l’assassin en revanche est découvert moins de deux semaines après les faits on peut en conclure à un meurtre prémédité, et si par contre l’assassin n’est pas découvert après deux semaines d’enquêtes, on peut en conclure à un meurtre non élucidé, et un meurtre non élucidé, pour les enquêteurs concernés cette éventualité signifiait une remise de peine certaine pour tous les protagonistes concernés au sein de la section. Donc, à en conclure, l’homme se remettait en cause à chaque fois, s’impliquait à un destin de pare-brise et chaise en velours acajou, la remonté mécanique, la vie sans faille mais néanmoins tonitrué, du big bazar à la tour d’argent, donc plus qu’une dernière ligne droite et l’homme pouvait devenir sous-préfet, voire sous préfet ou voire même sous prétexte, car même s’il en rêvait, chaque constat irrationnel durant toute sa vie se transformait en blâmes ou en réprimandes, et si ce n’était pas son esprit lors d’un meurtre non élucidé, cela provenait alors, et souvent, du plus haut niveau de sa hiérarchie, et chaque coup de masses ressemblait à un de coup de revolver soit dans sa tempe ou soit dans ses genoux, car la chance dirigeait à chaque fois le viseur.
Comme convenu, Franck ne toucha à rien, l’inspecteur principal lui demanda même d’aller voir ailleurs pour laisser le champ libre à la police scientifique. Il lui offrait néanmoins une rencontre, dans quelques jours, soit au bureau ou au bistrot, l’endroit importait peu. Une réponse certes satisfaisante pour Kaska, car il commençait gentiment à s’ennuyer. Les preuves, vu la mine des agents, ne se montraient pas au grand jour et le corps n’allait rien dévoiler ses prochaines minutes, donc il se sentit gentiment pensant, même inutile.
Une heure après il se retrouvait, cravate colmatée et dossier clarifié, à attendre devant le bureau de son supérieur. C’était Eva qui lui avait prit un rendez-vous. Le vieux Greg lui ouvrait la porte à quatre moins quart, donc dix minutes avant la débâcle. Une petite place de village italienne, l’odeur du café, la famille au mur et une pyramide en plastique sur le bureau.
- Alors cette affaire ? Mes collègues de la criminelle m’ont avertis que tu as découvert un corps.
- Oui ! Un homme entre quarante et cinquante ans, mort depuis longtemps. Je n’en sais pas plus.
L’homme ramassait déjà son ordinateur portable, l’enfilait dans son sac. Une figure sérieuse, car rien de paranormal ou d’inutile ne traînait en surface.
- Ce n’est pas grave ! Demain vous en saurez plus ! Vous laissez la police criminelle faire son travail, mais vous restez néanmoins sur le coup. La fille reste toujours introuvable, alors trouvez-là.
Le chef ne savait pas que Franck venait juste de commencer sa carrière, il avait donc encore vingt huit ans à tenir.
- Comment dois-je procéder ?
- Simple, demain vous vous informez chez les disparus, vous allez voir à l’Ambassade de Grèce, et ainsi de suite, le but c’est de remplir un maximum de pages dans votre dossier. Compris !
Cette annotation peinait Franck à se retrouver sans parents, donc seul au monde. Après il rangeait sa place, quittait le lieu. Le soir il mangeait une soupe de courge devant l’émission « Star Académie », téléphonait même à la chaîne pour empêcher l’élimination de Emma. Il s’endormait en se remémorant néanmoins l’image du mort au fond de sa baignoire.
